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soie à carreaux bleus et blancs ; sous celui-ci un troisième haouly de gaze, où de larges bandes de soie blanche alternent avec des raies mates de fine laine, blanche aussi. Tout cela forme une série de toges dont la femme est le noyau ; disposées toutes de même, elles rappellent la multiplicité des enveloppes de l’oignon : les grandes dames ont seules de plus la chemise pailletée et le chirwal de couleur éclatante.


Les Lotophages.

C’est une chose remarquable que la ténacité de la tradition dans les pays où s’est répandu l’islamisme. On croirait presque, si ce n’était une énormité à dire, que l’incuriosité de l’ignorance est plus conservatrice que les académies et les sociétés d’antiquaires. Ainsi Hérodote pourrait encore reconnaître sa montagne des Grâces, le Lophos Charitôn, d’où coule le Gynips, dans le Djébel Ghariân des Arabes d’aujourd’hui, tandis que le vieil Homère aurait à rire si on lui contait toutes les dissertations que l’on a faites sur ses Lotophages, et la prétention que l’on a eue de les nourrir de jujubes. Il retrouverait et nous montrerait errants, sur les côtes de la grande Syrte, les Benoulid et les Awakir, qui vivent uniquement de lotob, et sont des Lotophages au premier chef. J’avoue que cette prononciation vulgaire du nom de la datte fraîche est une grosse erreur, puisque le mot s’écrit rotob ; mais chez nos Bédouins les occasions d’écrire sont si rares et les érudits si peu nombreux, que tout le monde conserve la leçon vicieuse lotob en dépit des protestations du dictionnaire.

Mosquée de Tadjoura. — Dessin de Lancelot d’après une photographie.

Comme Ulysse, j’ai été fort bien reçu par ces Lotophages dont j’avais rencontré au consulat de France les deux grands chefs, le cheik Abdallah Ghalboûn et le cheik Ammad. Champions obstinés de l’indépendance, ils avaient soutenu jusqu’au dernier moment les efforts du fameux Ghouma, et n’avaient voulu faire leur soumission aux Turcs que par l’entremise du consul général de France. Je fus leur hôte pendant quelque temps, et j’avoue que, sauf sa monotonie, leur manière de vivre n’est pas sans charmes. Le dattier, qui n’exige aucune culture, aucun soin, sinon la fécondation des fleurs femelles au printemps, leur donne des récoltes sans fatigue ; ils en tirent du vin, des fruits frais pendant l’été, de véritables confitures lorsqu’ils laissent la datte se cuire au soleil, enfin du pain qu’ils fabriquent en pétrissant le fruit mûr et presque sec, après en avoir retiré le noyau. Cette pâte, qui s’appelle hadjin, se conserve pendant tout l’hiver. Leurs immenses troupeaux leur donnent en abondance du lait, du beurre, de la laine que les femmes filent et tissent en haouly. Campés par groupes, à proximité des rares puits clair-semés au mi-