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aurons à la fin du mois, toutes ces belles fleurs tomberont, et comment alors pourrai-je payer l’impôt, faire mes provisions d’orge et d’huile, vivre enfin, moi et les miens ? » Comme je mettais en doute l’efficacité de son procédé, il me fit une proposition décisive, c’était d’acheter la récolte d’un de ses arbres moyennant trois maliboub, environ treize francs. « Celui-là restera à jeun, dit-il, et tu verras s’il ne se venge pas. » J’acceptai ; mon abricotier ne reçut pas la bienfaisante fumigation, et quand à la fin d’avril je revins examiner les arbres, je le trouvai presque entièrement stérile, tandis que ses frères pliaient sous le poids de fruits déjà bien développés.

L’autre miracle est encore une pratique d’horticulture. Quand un arbre, un olivier par exemple, refuse pendant plusieurs années de donner des fruits, on lui, achète sa mauvaise volonté moyennant un demi-mitcal d’or pur, ce qui vaut à peu près huit francs. Le métal, tiré en un fil long de deux à trois centimètres, est introduit avec soin dans un trou que l’on pratique au tronc de l’arbre récalcitrant ; puis on bouche l’ouverture avec une coquille d’œuf pilée et de la terre glaise, en accompagnant l’opération de la psalmodie de certaines formules tirées du Coran. L’année suivante, l’olivier se couvre de fruits, et indemnise avec usure son bienfaiteur.

Jardiniers tripolitains. — Dessin de Hadamard d’après une photographie.


Costume. — Le haouly.

Ce qui m’a le plus frappé dès les premiers moments de mon séjour à Tripoli, c’est la disgracieuse monotonie du costume, qui est le même pour les deux sexes. À Constantinople, les amples féredjé, par la variété de leurs nuances, offrent quelques ressources à la coquetterie ; le blanc izhar des Syriennes a de la fraîcheur, et indique au moins des soins de propreté ; le habbara d’Égypte, où le voile blanc, retenu par une agrafe entre les deux yeux, tranche d’une manière si vive avec les plis bouffants de la soie noire, ne manque pas d’une certaine richesse de draperies ; mais le haouly des barbaresques tripolitaines n’offre aucune de ces compensations. Qu’on se figure une large couverture de laine blanche ou grise hélas ! la première couleur est bien rare et devient bien vite douteuse, longue de quatre à cinq mètres et bordée de franges dues à l’absence de tout ourlet. Les créatures humaines qui en font usage, mâles ou femelles, s’enveloppent des pieds à la tête dans ce grand lambeau d’étoffe grossière, dont ils ramènent tous les plis sur la poitrine ; là un clou de cuivre les assujettit. Les femmes tiennent croisées devant leur figure les deux parties du linceul qui tombent du haut de la tête, et ne laissent qu’une petite ouverture triangulaire devant l’œil gauche ; les hommes se drapent un peu différemment : ils ne se couvrent pas le visage, et rejettent derrière l’épaule le pan que les femmes ont ramassé en plis devant elles.

Le haouly, c’est le descendant dégénéré de la toge romaine ; mais je me plais à croire que les toges romaines étaient propres et couvraient des citoyens plus soigneux et plus coquets. On en voit, il est vrai, d’un tissu très-fin fabriqué dans le djérid, à la lisière du Sahara, mais c’est le rara avis, et grâce à la négligence de ceux qui les portent, ces vêtements de luxe sont en quelques jours assez souillés, assez fripés pour se confondre avec les plus communs. C’est qu’aussi le haouly n’a pas d’intermittence dans son service ; il ne quitte son maître ni le jour ni la nuit ; il est à la fois tapis, couverture et manteau ; jamais il ne se lave : on blanchit ceux des hommes avec du plâtre en poussière, et ceux des femmes, plus légers, avec la vapeur du soufre enflammé.

Sous le haouly, les gens d’une certaine classe portent le costume arabe ordinaire, veste et large culotte. Les gens de peu n’ont qu’un caleçon de coton écru ; les paysans n’ont rien du tout, et le haouly forme toute leur garde-robe.

Si vous avez la bonne fortune d’être admis dans un intérieur, faveur spéciale au mari, au médecin et au merâbout, et, en Barbarie comme partout ailleurs, quelquefois aux audacieux, vous verrez que les femmes sont plus romaines que leurs époux, et portent plus loin qu’eux la tradition de la toge. Sous le haouly de laine, que l’on quitte en rentrant, s’enroule un haouly de