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Le 25 et le 26 mai, nous suivîmes plusieurs directions qu’il serait trop fastidieux de retracer ailleurs que sur la carte. Toutes s’étendent sur un terrain montueux, horriblement difficile ; il n’y a pas un grain de sable, tout est roche ; c’est du quartz de couleur noirâtre et plus ou moins modifié par une action ignée.

À douze ou quinze kilomètres d’Atar, Lab nous fit camper, puis se rendit à la ville en recommandant à ceux qui nous entouraient de ne pas me laisser aller plus loin. Je n’en pris pas moins mon fusil de chasse et j’allai reconnaître la passe qui conduit à Atar.

Le lendemain, je reçus la visite d’un juif blanc nommé Mardochée, habitant alors Atar ; il serait difficile d’exprimer la joie qu’il éprouva en voyant des Européens : c’est un vieillard à cheveux blancs, mais d’une verdeur et d’une vivacité incroyables ; il connait les Français, car il a vu Saint-Louis (Sénégal), le Havre et Marseille. Il nous apportait des dattes fraîches, des gâteaux de sa confection. En apprenant qu’Ould-Aïda, dont il paye cher la protection, ne voulait pas nous laisser voir les villes de l’Adrar, il lui a envoyé une lettre dans laquelle il se portait garant de la sincérité des Français et répondait de nous sur sa tête. Il nous a engagés à attendre la décision du cheikh ; mais je connaissais trop l’entêtement de celui-ci pour passer, encore quelques jours dans l’inaction. Je dois à cet honnête israélite les renseignements suivants sur les villes de l’Adrar ; je puis en garantir l’exactitude.

Ouadan, autrefois la plus belle ville de cette contrée, est aujourd’hui bien déchue par suite des querelles intestines de ses habitants ; il ne lui reste de sa prospérité passée que son territoire, excellent pour la culture, et son nom qui signifie les deux rivières (rivière de science, rivière de dattes).

Chinguêti, située dans l’ouest-sud-ouest d’Ouadan, sur le chemin de Tichit à la grande sebkha, est maintenant la ville la plus considérable de l’Adrar et la plus commerçante à cause de sa position géographique. Elle est composée de huit cents maisons ayant en moyenne, chacune, quatre ou cinq habitants, ce qui porte sa population à trois ou quatre mille âmes. Les rues sont irrégulières et fort accidentées ; les palmiers et les puits touchent aux maisons.

Atar, que Panet place dans le sud-sud-est de Chinguêti, est presque entièrement dans l’ouest de cette ville, à environ cent kilomètres ; elle renferme cinq cents maisons, et par conséquent de deux mille à deux mille cinq cents habitants. Elle possède un territoire propre entre tous à la culture.

Oujeft, qui se trouve à soixante-cinq kilomètres dans le sud-sud-est d’Atar, peut avoir trois cent cinquante maisons et quinze à dix-sept cents habitants.

Outre beaucoup de palmiers, on cultive dans l’Adrar le mil, le blé, l’orge et les pastèques.

L’Adrar possède plus de soixante mille pieds de dattiers et récolte, année moyenne, quinze mille charges de chameaux de mil, mille charges d’orge et cinq cents de blé ; ce qui ferait, en évaluant la charge à deux cents kilogrammes, trois millions de kilogrammes de mil, deux cent mille kilogrammes d’orge, et cent mille de blé.

Les habitants sédentaires, tous marabouts, anciens Berbères, forment une population de sept mille habitants. Ils ne se sont pas affranchis de la domination des guerriers comme ceux des Tratzas ; aussi, outre un tribut annuel payé à Ould-Aïda, qui ne fait rien pour eux, ils sont souvent mis à contribution par les guerriers de passage.

Le chiffre des nomades ne peut guère être évalué exactement. En tête figure la tribu guerrière des Yaya-ben-Othman, qui forment le clan spécial du cheikh Ould-Aïda.

L’Adrar, malgré sa latitude, doit être encore compris dans la zone des pays arrosés par les pluies périodiques de l’hivernage ; il est vrai qu’il y pleut beaucoup moins que dans le bassin du Sénégal ; on cite des années où il n’y a eu qu’une ou deux pluies abondantes en octobre, ce qui suffit au besoin des cultures. Quelquefois les vents du nord-ouest y apportent des pluies irrégulières, ce qui fait un peu participer ce pays à l’avantage des climats tempérés.

Cependant il ne possède aucun réservoir d’eau considérable ; la disposition des montagnes donne naissance à des sources qui se perdent dans les terrains avoisinants. On m’a toujours nié l’existence des sources thermales annoncées par Panet.

Pendant la saison froide, au mois de janvier 1849, ce voyageur a observé dans l’Adrar une température minimum de quatre degrés à six heures du matin ; c’est l’époque la plus favorable aux voyageurs européens. J’ai constaté à la fin de mai une température de quarante-sept degrés cinq dixièmes vers deux heures du soir. Cette chaleur devait encore augmenter beaucoup au dire des habitants. Il ne faudrait cependant pas croire que cette température est aussi débilitante que celle qu’on éprouvait quelquefois sur les bords humides du Sénégal. Le désert, quand on a soin de bien se garantir la tête de l’action trop directe des rayons solaires, est extrêmement sain.

Les populations maures que j’ai rencontrées sont atteintes de différentes affections, suivant le genre de vie qu’elles mènent. Les Trarzas, surtout ceux qui habitent les parages du fleuve sans beaucoup s’en écarter, sont très-sujets aux accès de fièvres intermittentes ; ils savent que pour se guérir il leur suffit de monter dans le désert. Ils ont aussi quelques affections de foie. Leur régime alimentaire se rapproche de celui des noirs, dont ils achètent le mil en grande quantité. Au contraire, dans l’intérieur, on peut dire avec les Maures, que la seule maladie est la faim et la soif ; aussi les marabouts les plus riches, qui ne vivent que de laitage, sont d’une maigreur qui semble défier l’atteinte de maladies sérieuses.

Les guerriers, qui forment la race conquérante, sont robustes, et si parfois ils sont d’une sobriété excessive, cela tient à la nature du chemin qu’ils parcourent ; mais quand ils arrivent chez des marabouts ou des tributaires, ils récupèrent le temps perdu. Quand l’hospitalité qu’on leur offre est trop maigre, en sortant du camp ils se mettent en quête d’un troupeau appartenant aux gens