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visite de la fille d’Ould-Aïda et de la femme d’un de ses fils. Ces beautés peu délicates bravaient le soleil et le sable brûlant. Jeunes toutes deux, elles étaient d’un embonpoint monstrueux ; après s’être reposées plus de dix fois pour faire deux cents pas, elles arrivèrent tout essoufflées et se laissèrent tomber à terre comme des masses inertes. Leur simple vêtement de guinée dissimulait assez mal leurs formes empâtées.

Dès leur plus tendre enfance, on fait prendre aux jeunes filles de bonne famille d’énormes quantités de lait et de beurre ; des femmes âgées sont chargées de leur alimentation ; elles usent même du fouet à l’égard des récalcitrantes. Aussi, dans l’Adrar où il y a, outre le lait et le beurre, des farineux de plusieurs espèces, arrive-t-on à produire des embonpoints véritablement prodigieux.

La visite de ces jeunes femmes avait un but intéressé ; elles venaient me demander quelques épreuves stéréoscopiques ; je leur en donnai à choisir, et elles prirent celles qui parlaient le plus aux yeux.

J’appris par elles que les marabouts, n’ayant pu obtenir d’Ould-Aïda notre arrêt de mort, cherchaient à nous empoisonner et essayeraient de jeter dans notre nourriture des têtes de ces petites vipères cornues dont fourmille la plaine ; aussi mon spahi ne quittait plus la cuisine, autour de laquelle rôdaient toujours quelques Maures. Sans trop redouter un empoisonnement de cette nature, nous ne voulions pas en faire l’essai.

Grande vipère du Sénégal et céraste ou vipère cornue du Sâh’ra. — Dessin de Rouyer d’après nature.

Le 19 dans la journée, je fis demander ironiquement à Ould-Aïda à quelle heure nous partirions et s’il était décidé à terminer nos affaires ; il me répondit par cette citation arabe : « Il ne se passe pas beaucoup de temps entre le moment ou l’on sème le grain et celui ou on le couvre de terre. »

Le 20, je le forçai à me déclarer qu’il ne voulait pas signer le traité de commerce que je lui avais proposé et qu’il avait accepté en présence des principaux de la smala. Il motiva ainsi son refus : Je sais que ces traités avec les blancs sont sérieux. Réponse curieuse, qui prouve, d’une part, que les chefs maures sont habitués à ne pas respecter les engagements qu’ils contractent entre eux ; et de l’autre, qu’Ould-Aïda a appris que les Trarzas observent religieusement le traité qu’ils ont fait avec nous.

Poussé à bout par les tergiversations du cheikh, je lui fis déclarer que s’il ne pouvait pas prendre une fois une bonne résolution, je la prendrais pour lui et que je partirais le lendemain. Il est impossible de dire combien j’ai souffert en voyant autant de fausseté et d’hypocrisie chez un chef qui jouit d’une immense réputation de bonté, de générosité et de bravoure.

Dans l’après-midi, quelques femmes vinrent rôder autour de nous, et l’une d’elles m’assura que je partirais le lendemain ; comme je lui demandais depuis quand les femmes s’ingéraient ainsi dans les affaires des hommes, elle me répondit avec une gravité orientale qui m’eût grandement réjoui en toute autre occasion : « Le lion tue, mais la lionne tue aussi. »

Vers le soir, le camp retentit des coups redoublés du tamtam ; on célébrait un mariage. Deux jeunes gens à cheval, ayant à leur tête le jeune Osman, fils favori d’Ould-Aïda, caracolaient et se livraient à la fantasia devant les femmes et les jeunes filles. On m’a raconté qu’une de ces dernières ayant su plaire au jeune Osman, celui-ci voulait l’épouser malgré son père, lequel eût désiré le voir s’allier à une princesse trarza. Mais le jeune Osman connait les habitudes du pays ; il lui sera plus facile de répudier une femme d’une naissance commune qu’une fille de Mohammed-el-Habib. Rien n’est plus fréquent que les divorces dans l’Adrar ; il suffit d’être assez riche pour doter successivement les femmes que l’on désire. Ould-Aïda en est à sa vingt-septième épouse.