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tent aussi dans les religions, où chaque individu forme presque une secte particulière, principalement chez les Druses.

« Les Maronites, je donne le pas à nos coreligionnaires, tirent leur origine d’un moine nommé Maroun, qui vécut vers la fin du sixième siècle, et mourut en odeur de sainteté. Un couvent fut fondé pour faire honneur à sa mémoire. Un siècle plus tard, un de ses disciples, Jean le Maronite, épousa la querelle des latins contre les chrétiens grecs, qui faisaient alors de grands progrès dans le Liban ; ces derniers suivaient les inspirations de Constantinople ; les Maronites, au contraire, suivaient celles de Rome. Vous voyez déjà le voile religieux servant à couvrir les dissidences politiques. Jean organisa donc en milice ses montagnards, les conduisit à l’ennemi, et les rendit maîtres de tout le Liban jusque auprès de Jérusalem. Courageux, bien qu’en petit nombre, ils conservèrent longtemps leur indépendance sur la montagne, et ce fut seulement en 1588 qu’ils furent réduits par Ibrahim, pacha du Caire, et soumis à un tribut annuel qu’ils payent encore aujourd’hui.

« Cependant, comme tous les peuples montagnards, ils ont gardé l’amour de l’indépendance et de la liberté. Opprimés par le musulman, leur maître, par le Druse, rival que leur a suscité, dit-on, l’Angleterre[1], jalouse de la prépondérance française dans le Liban, en querelle avec les Ansariehs ou les Mutualis, ils n’en continuent pas moins, une pioche d’une main, le sabre de l’autre, à cultiver et à défendre l’héritage de leurs pères ; c’est une noble et forte race et la seule lettrée du pays, comme vous pourrez vous en assurer lorsque vous visiterez ses couvents en vous rendant aux Cèdres.

« Au sud des Maronites vivent les Druses, qui sont des schismatiques musulmans, comme les Maronites sont des sectaires chrétiens ; mais à part la différence des religions, les mœurs, les coutumes et la langue ont entre elles une grande analogie. Les Druses ont été comparés successivement aux pythagoriciens, aux esséniens, aux gnostiques, et il semble aussi que les templiers et les francs-maçons modernes leur aient emprunté beaucoup d’idées.

« Leur religion a cela de particulier qu’elle prétend être la dernière révélée ; en effet, c’est l’an de l’hégire 386 (996 de J. C.), que son messie s’est incarné dans la personne d’un fou furieux qui se fit couronner kalife sous le nom d’El Hakem bi Amr Allah (gouvernant par l’ordre de Dieu), nom qu’un imposteur[2] se disant prophète changea, par flatterie, en celui de Hakem bi Amrith (gouvernant par sa propre volonté). Par malheur, le néo-dieu n’eut pas le pouvoir de préserver ses jours, non plus que ceux de son prophète, et tous deux périrent assassinés.

« Ce fut seulement sous le fameux émir Fakr el Din que cette religion prit quelque célébrité. Ce Machiavel du Liban sut, par sa souplesse et son habileté, s’attirer la faveur de la Porte, se concilier la bienveillance des Médicis tout-puissants à Florence, et celle du gouvernement français.

« Peu à peu il s’empara des villes du littoral, jusqu’à ce qu’en 1613, il fut maître de tout le pays situé entre Adjaloun et Safed ; mais la fin de son règne ne justifia pas ce beau commencement : il sut conquérir et non conserver. Cerné, traqué de tous côtés par le pacha de Damas, par les Druses eux-mêmes, trahi par les siens, il fut livré aux Turcs, qui l’étranglèrent dans sa prison en 1635.

« Ce fut à lui que Beyrouth dut, au dix-septième siècle, une certaine splendeur, grâce aux embellissements et aux travaux d’utilité publique qu’il y fit exécuter, mais que les Turcs ont bien vite détruits, excepté les remparts et le bel aqueduc que nous visiterons aujourd’hui.

« Comme je vous l’ai fait remarquer, les Druses, si l’on met de côté quelques observances ridicules, n’ont aucune religion particulière, et leur culte est cosmopolite[3]. Les uns sont baptisés et les autres circoncis. Leur organisation politique est embrouillée ; le chef suprême est un hakem (gouverneur), ayant sous sa dépendance un grand nombre d’émirs ou cheiks, qui, à leur tour, gouvernent un district et reçoivent les impôts pour en remettre une partie au hakem ; l’autorité de ces chefs est héréditaire et se transmet de mâle en mâle, avec l’agrément de la Porte.

« Chez les Druses, cultivateurs comme les Maronites, mais plus guerriers encore, chaque homme en état de manier le sabre et le fusil est soldat de fait et de droit. Aussi en quelques jours le hakem peut-il rassembler près de quinze mille hommes armés à Deir el Kamar, leur lieu habituel de réunion. Leur manière de combattre se rapproche de celle des guérillas et des Kabyles ; fils de la montagne, c’est dans la montagne que réside leur véritable force ; en plaine, ils seraient écrasés par la cavalerie, car ils ignorent l’usage de la baïonnette ; excellents tireurs, sobres, hardis, vigoureux, ils sont vraiment redoutables dans une guerre de surprises et d’embuscades. De même que l’Arabe, ils pratiquent au plus haut degré la vertu de l’hospitalité, et ils sont en cela bien supérieurs aux Maronites[4] ; c’est le beau côté de leur caractère.

« Tous les hommes sont frères, disent-ils, et Dieu

  1. Voyez les journaux de 1842, J. David, Ch. Reynaud et Gérard de Nerval.
  2. Mohammed ben Ismaël.
  3. Un article du catéchisme des Druses porte que le jugement dernier doit arriver lorsque les chrétiens triompheront en Syrie des musulmans.
  4. Je ne puis résister au désir de rapporter ici un trait que Volney trouva consigné dans un recueil manuscrit d’anecdotes arabes.

    « Au temps des kalifes, lorsque Abdalah, le Verseur de sang, eut égorgé tout ce qu’il put saisir de descendants d’Ommiah, l’un d’eux, nommé Ebrahim, fils de Soliman, fils d’Abd-el-Malek, eut le bonheur d’échapper, et se sauva à Koufa, où il entra déguisé.

    « Ne connaissant personne à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le portique d’une grande maison, et s’y assit. Peu après le maître arrive, suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, et voyant l’étranger, il lui demande qui il est. « Je suis un infortuné, répond Ebrahim, qui te demande l’asile. « Dieu te protége, dit l’homme riche ; entre et sois en paix. » Ebrahim vécut plusieurs mois dans cette maison, sans que son hôte lui fît aucune question. Mais lui-même, étonné de le voir tous les jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda un