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patrie des Oualofs, limitée au nord par la zone des forêts de gommiers, si l’on peut appeler forêt une réunion d’arbres rabougris, espacés de douze à quinze mètres.

Le 14 au soir, en arrivant au camp royal, composé d’environ cent cinquante tentes, nous apprenons que, contrairement à l’avis des princes, qu’il consulte toujours pour ses moindres décisions, le roi viendra nous voir le lendemain.

Effectivement le 15 au matin, Mohammed-el-Habib[1] arrive à la tente qu’on nous a dressée, suivi de ses conseillers au nombre de plus de cent.

C’est un vieillard à barbe blanche, d’une taille élevée et sans embonpoint ; il a les yeux brun clair, la figure commune quoique intelligente ; il paraît encore vigoureux, il est agité d’un tremblement nerveux, surtout apparent lorsqu’il prend du tabac, dont il semble abuser ; il est vêtu simplement et porte un chapelet qu’il égrène en parlant ; il n’a pas la physionomie altière de son fils aîné.

Dès qu’après les salutations d’usage, je veux lui exposer le but de mon voyage, il m’arrête court en me disant que ce voyage n’est pas possible, que c’est une folie de l’entreprendre et que la route est infestée par de nombreuses tribus adonnées au brigandage ; qu’il ne peut me protéger que sur son territoire ; enfin, il nous conseille de faire notre testament ou de retourner à Saint-Louis jusqu’à l’hivernage.

Je lui réponds que nous préférons nous faire tuer plutôt que de retourner sur nos pas ; cette réponse excite l’hilarité de tous les spectateurs.

Il serait trop long de raconter ici les entretiens successifs que j’eus avec lui ; ce n’est qu’au bout du quatrième jour de tergiversations et après avoir été travaillé par toutes les influences, que le roi se décida à nous faire partir ; il nous donna pour nous accompagner jusque chez les Alebs, la plus septentrionale des tribus trarzas, Sidi, fils de son ministre. Les Alebs étaient chargés de nous conduire ensuite chez les Ouled-Delims, sur lesquels le roi croyait pouvoir compter comme sur ses propres sujets.

Enfin, le 19 mars, pour la première fois nous montons à chameau, toute la population réunie nous fait ses adieux en nous indiquant par signes que nous ne reverrons plus Saint-Louis et qu’on nous coupera la tête.

Nous dûmes faire halte dans un camp de Tiyabs, anciens guerriers devenus marabouts, pour y attendre Sidi, notre guide officiel, retenu par une indisposition, ou plutôt par les pleurs de sa famille, qui craignait de lui voir faire quelques jours de marche avec nous.

Le 21 mars, rejoints par Sidi, nous partons enfin, et sortant de la forêt de gommiers nous entrons dans le pays de Dahar, où le sol est légèrement ondulé, sablonneux, couvert d’herbes et d’arbres épineux assez épais. Nous y rencontrons de nombreux troupeaux de moutons, de bœufs et de chameaux.

Nous voyons aussi plusieurs tribus trarzas qui marchent vers le sud, en se rapprochant du fleuve. Les femmes, montées sur des chameaux avec des selles en forme de palanquin, se détournent de plus de deux kilomètres pour venir nous voir ; elles conduisent leurs chameaux avec beaucoup d’habileté.

Le 24 au soir, nous rencontrons un premier camp d’Alebs. Malgré les représentations de Sidi, fils du ministre, ils ne veulent pas nous servir de guides, prétendant que les Ouled-el-Nacers, avec lesquels ils sont en guerre, sont à deux jours de marche dans le nord, et qu’on ne peut se hasarder dans le pays qu’avec trente ou quarante hommes bien armés. Nous nous mettons en marche pour aller trouver la deuxième fraction de cette tribu, et nous campons à huit kilomètres de l’Océan, à une cinquantaine de lieues dans le nord de Saint-Louis, aux puits nombreux de Tiourourt, dont l’eau, presque imbuvable, saumâtre et chargée d’ammoniaque, n’en est pas moins recherchée par les troupeaux ; car, nous y avons vu à un moment de la journée plus de douze cents chameaux réunis. Près des mêmes puits se trouve aussi une plantation de quinze cents à deux mille pieds de dattiers, faite par un homme de l’Adrar. Bien qu’elle n’ait pas réussi, et que les dattiers les plus élevés n’aient que trois mètres cinquante centimètres et ne produisent aucun fruit, cette plantation n’est pas le seul essai de ce genre qu’on ait fait dans le pays des Trarzas, et toutes ces tentatives sont d’un bon augure pour l’avenir. Elles méritent d’être signalées.

La deuxième fraction des Alebs nous rejoignit à Tiourourt ; son chef, nommé Mohammed-ould-Beibakar, est un vieillard chauve, à barbe blanche, très-vert encore ; son air intelligent nous fit espérer une heureuse négociation. Tout en voulant bien rendre un service au roi des Trarzas, il ne cacha pas son désir d’être dédommagé de ce qu’il ferait pour nous. Après de longs pourparlers, ce diplomate nomade nous mit à même de quitter Tiourourt, le 30 mars au soir, pour longer la mer jusqu’à la hauteur d’Arguin.

Nous suivons la plaine d’Afthouth, couverte alternativement de pins maritimes et de plusieurs espèces de plantes marines que les chameaux ne dédaignent pas, et d’espaces considérables, humides, vaseux, que les Arabes appellent sebkhas, où séjournent pendant plusieurs mois les pluies de l’hivernage. On ne peut les traverser qu’avec les plus grandes précautions pour éviter de s’embourber ; quelques-unes de ces sebkhas ont à la surface une faible couche de sel qui ne mérite pas d’être exploitée.

Le 1er avril, nous arrivons à l’emplacement de l’ancienne escale de Portendick, que les Maures nomment Njeïl, où les Anglais ont fait pendant longtemps concurrence à notre commerce du fleuve. Il n’en reste rien. On nous a montré la plage où se faisaient les échanges. Un palmier qui existe encore servait de point de reconnaissance aux navires marchands. Dans l’intérieur s’étend une série de sebkhas, dont le lit bouleversé n’est que de la vase desséchée ; soulevée par le vent, celle-ci forme de petits monticules couverts d’euphorbes et de pins maritimes et laisse à nu une couche de coquilles marines.

Une de ces sebkhas, encadrée au fond d’un ravin, forme

  1. Assassiné dans le courant de l’été de 1860 par le parti anti-français de sa tribu.