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m’engagea à ne point l’oublier, que je dusse ou non revenir dans le pays. Je ne mentais pas en le lui promettant.

En quittant Sokotoro, je me sentis le cœur léger. J’ignorais quelles souffrances matérielles m’attendaient encore sur la route du retour, mais elles me semblaient devoir pâlir auprès des souffrances morales et de l’ennui que j’avais endurés pendant mon inaction. Désormais chaque pas allait me rapprocher de Saint-Louis et de la France, et c’était pour moi une grande consolation. Pendant mon séjour forcé, toujours seul avec moi-même au milieu de noirs qui ne pouvaient pas me comprendre, je tombais bien souvent dans des idées sombres qui revenaient m’assaillir aussitôt que je les chassais. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé, à la chute du jour, de m’asseoir sur une des énormes roches porphyriques qui entouraient ma case et de laisser errer mon imagination en regardant les formes fantastiques que prenaient les nuages s’amoncelant au-dessus de ma tête. Je fredonnais un air qui me rappelait ma patrie absente, et je rentrais le cœur gros, en désespérant de jamais la revoir. Souvent aussi il m’arrivait de ne pas m’apercevoir que l’orage venait d’éclater, et sans Cocagne, qui me rappelait à la vie réelle, j’aurais continué à m’enfoncer dans mes tristes méditations. Ce sont là des souffrances qui peuvent paraitre imaginaires, mais il faut s’être trouvé dans une position analogue pour pouvoir les comprendre.

Trois Foulahs devaient m’accompagner, comme envoyés d’Oumar, auprès du gouverneur. C’étaient Tierno Abdoulaye, Alpha Mahmoudon et un jeune homme nommé Sori. Un quatrième, Tierno Ibrahima, autre affidé de l’almamy, devait me quitter en arrivant chez le chef du Tangué, dernière province du Fouta. J’avais pour porteurs trois Djalonkés et trois forgerons. Ces derniers devaient être remplacés par des hommes qu’on me donnerait à Timbo. Les Djalonkés, comme vaincus, les forgerons, comme appartenant à la classe des métiers, sont taillables et corvéables à merci par les principaux chefs du pays.

De dix heures à onze heures un quart, nous nous arrêtâmes sur les bords du Sénégal. Là Oumar me renouvela toutes les promesses qu’il m’avait faites au sujet de nos relations commerciales. Il donna en ma présence des ordres aux hommes qui devaient m’accompagner. Il leur dit de m’obéir en tout comme à lui-même. Puis nous traversâmes la rivière dans une pirogue, et nous nous fîmes nos adieux. « Almamy, lui dis-je, je te remercie mille fois de la façon dont tu m’as traité. Tu m’as soigné comme un père soigne son fils. Aussi, que je reste en Afrique ou que je rentre dans le pays des blancs, jamais je ne t’oublierai, et mon plus cher désir sera de revenir te voir.

— Si je t’ai traité comme un fils, me répondit-il, c’est que je t’aime comme un fils, et ce sera un bonheur pour moi de te revoir. Je te recommande les enfants de mon peuple que j’envoie avec toi : ils sont jeunes, mais les jeunes ont quelquefois plus de tête que les vieux. Ce sont de bons jeunes gens, et je suis persuadé qu’ils se conduiront bien à Saint-Louis. Dans tous les cas, veille sur eux. Là-bas ils ne connaîtront que toi, ils ne compteront que sur toi ; remplace-moi auprès d’eux ; tiens-leur lieu à la fois de père et de mère. » Je lui promis d’avoir pour eux les mêmes soins qu’il avait eus pour moi. « Adieu, lui dis-je ; puis, lui prenant la main dans les deux miennes : Que Dieu te donne la santé et te protége comme tu le mérites. » Il me fit à peu près le même souhait, et nous nous séparâmes. J’avais remarqué qu’au moment de se quitter, Abdoulaye et l’almamy s’étaient tracé des caractères dans la main l’un de l’autre : c’était le nom de Dieu, auquel ils se recommandaient mutuellement.

C’est ainsi que je m’éloignai de Sokotoro après un séjour de six semaines et que je repris le chemin de Saint-Louis, dont me séparait déjà une absence de quatre mois. Je revis successivement Timbo, Porédaka et Faucoumba, où je retrouvai l’almamy Sori Ibrahima. Tous les chefs influents de son parti étaient en ce moment réunis dans cette bourgade. Je reçus de presque tous un accueil poli, sinon sympathique. Seul, parmi ces pairs, le chef de Labé me témoigna une hostilité ouverte et refusa de me voir.

Le 16 juin, dans l’après-midi, l’almamy fit battre le tambour pour rassembler son monde. Il m’avait fait dire de me tenir prêt, qu’il me ferait appeler quand l’assemblée serait formée, mais le chef de Labé refusa de s’y rendre si j’y devais paraître. Tout était terminé quand on me fit venir. Sori m’engagea néanmoins à aller voir le chef de Labé, mais je lui répondis :

« Je me suis déjà présenté chez lui, et il n’a pas voulu me recevoir. Je suis chef comme lui, et s’il veut me voir maintenant, il se donnera la peine de venir chez moi. »

Quand j’eus fait mes adieux à Sori, il engagea Tierno Ibrahima à rester le lendemain auprès de lui, sous le prétexte de lui donner le présent qu’il me destinait.

« Moi aussi, me dit-il, j’ai quelque chose à te donner. »

J’attends encore son cadeau. Comme je l’ai déjà dit, Sori Ibrahima est un piètre roi, bien avare et pourtant bien misérable. Son attitude envers moi respirait la gêne. De temps en temps brillait dans son regard un éclair de férocité mal déguisée. Sans la crainte que lui inspirait Oumar, j’aurais certainement beaucoup eu à me plaindre de lui. Du reste, dans la tourbe de ses partisans rassemblés à Faucoumba, je ne pouvais espérer de la sympathie. Un homme fut jusqu’à dire derrière moi, au moment où je me rendais à l’assemblée des chefs : « Voilà deux hommes (mon interprète aussi était en cause) dans les dos desquels mes balles seraient mieux placées que dans les deux canons de mon fusil. » Cocagne eut le tort de ne me parler de ce fait que trop tard ; sans cela j’eusse immédiatement exigé de l’almamy une satisfaction qu’il n’aurait pas osé me refuser.

Entre Faucoumba et Kébali je retrouvai la Falémé près de l’endroit ou je l’avais franchie deux mois auparavant. Mais son niveau avait monté de plus d’un mètre, et son courant se précipitait avec une violence qui révélait la pente rapide du sol qu’elle arrose. On la traverse en cet endroit sur un tronc d’arbre jeté sur son cours en manière de pont ; presqu’à fleur d’eau, il menaçait à chaque instant d’être entraîné par le courant. Malheur