Page:Le Tour du monde - 03.djvu/391

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lon, et entretenir de ses seules ressources, en temps de guerre, ses partisans ou ses vassaux armés. — C’est ce qu’il a déjà fait plusieurs fois, et ce qui lui assure sur son rival Sori, moins riche peut-être, mais à coup sûr moins généreux, un incontestable avantage.

Les deux cases que j’occupais avec mes gens, non loin de l’habitation de l’almamy, étaient petites, mais isolées dans un enclos, et comme j’y étais à l’abri des importuns qui m’avaient obsédé à Timbo, j’aurais pu m’y trouver fort à l’aise et y laisser couler paisiblement les heures sans en sentir le poids, si les noires vapeurs amoncelées à l’horizon, et roulant de crête en crête sur les montagnes voisines, ne m’avaient averti, dès le premier jour, que la saison des pluies arrivait, et qu’il fallait songer au départ. — Hélas ! c’était compter sans les lenteurs de la diplomatie africaine.

Dès le lendemain de mon arrivée, Oumar fit en ma faveur ce que l’étiquette traditionnelle de sa maison lui eût interdit de faire pour son père… il vint me rendre officiellement visite. Il était à cheval et entouré d’un grand cortége. Après l’avoir fait asseoir sur une couverture déployée devant ma case, je le remerciai vivement de l’honneur qu’il m’accordait. — « À Timbo, dit-il, il m’eût été difficile de venir te voir, mais ici, je viendrai très-souvent, et ma porte sera toujours ouverte pour toi. »

Et en effet, sauf ses tergiversations et lenteurs à l’endroit de mon retour, ses actes concordèrent avec ses paroles, et rien, pendant toute la durée de mon séjour auprès de lui, ne démentit la bienveillance et l’intérêt qu’il me témoignait en ce moment. Et je ne fais pas allusion ici à la prévoyance, pour ainsi dire paternelle, qui garnissait chaque jour l’office de ma case de calebasses de riz, de bananes, d’oranges, de jarres de miel et de sangalas[1], de volailles, et quelquefois même d’un bœuf tout entier ; mais à ces attentions délicates qui révèlent une âme au-dessus des inspirations de la défiance, et qui naissent d’une intimité et d’une confiance réciproques. Ainsi, je pouvais entrer chez lui, armé ou non armé, il toutes les heures du jour ; il me reçut même plusieurs fois en présence de ses femmes, faveur qu’il n’avait jamais accordée à un étranger. Il aimait à passer de longues heures avec moi, soit assis sous sa verandah, soit promenant dans les sentiers de ses vastes cultures, et toujours causant des coutumes des blancs, de la grandeur de la France, des prodiges de sa civilisation et de son industrie, et souvent aussi se laissant interroger par moi sur l’histoire du Fouta-Djalon et sur celle de sa race en particulier.

Les lignes suivantes sont un extrait de ses réponses à mes questions sur ce sujet.

Il n’y a pas plus d’un siècle que les Foulahs vivaient à l’état de tribus sous de simples chefs héréditaires dans le pays des Djalonkés. Ils y étaient venus d’un lieu fort éloigné du côté du soleil levant (la terre de Faz, suivant les uns ; de Sam suivant les autres). Quelques-unes de ces tribus réunies sous un chef du nom de Séri s’étaient établies sur le territoire de Faucoumba ; quelques autres autour de Timbo. Séri permit à son frère Séidi de prendre le titre d’alpha ou de chef suprême, à condition que les alphas seraient toujours élus par les habitants de Fancoumba, privilége qu’ils ont gardé jusqu’à ce jour. Séri mourut sans enfants et Séidi transmit à son fils Kikala son titre et sa puissance. Le titre d’alpha fut ensuite porté successivement par les deux fils de ce dernier, Malic et Nouhou, qui ne se départirent pas à l’égard des Djalonkés idolâtres, des procédés de douceur et de persuasion employés par leurs ancêtres. Le fils de Malic, Ibrahima, fut le premier à ériger en système la conquête et la conversion à main armée. Cet Ibrahima, élevé par un marabout, son parent, avait, dit-on, un tel respect pour son précepteur, qui entre autres choses lui avait appris l’arabe, que lorsqu’il pleuvait (ce qui arrive dans ce pays sept mois de l’année sur douze), il montait pieusement sur la case du saint homme et la couvrait de ses vêtements, pour que la pluie ne pénétrât pas jusque dans l’intérieur. Aussi, disent les Foulahs, Dieu récompensa Ibrahima de cette piété vraiment filiale, en bénissant toutes ses entreprises.

Le nombre des Foulahs ses sujets, et des musulmans qui lui étaient soumis s’étant accru peu à peu, il prit le titre d’almamy, et commença la conquête de toute la contrée qui porte aujourd’hui le nom de Fouta-Djalon. Cette conquête fut, du reste, l’œuvre de toute sa vie ; il eut aussi à repousser les attaques des peuples païens qui vinrent d’au delà du Niger au secours des Djalonkés. Il vainquit, dit-on, dans plus de cent rencontres et ne tua pas moins de cent soixante-quatorze rois ou chefs de tribus. On prétend même qu’en une seule fois il en mit à mort trente-quatre sur trente-cinq qu’il avait en face de lui, et encore n’épargna-t-il le dernier champion que parce que celui-ci était une femme, une véritable amazone n’ayant conservé qu’un sein, ni plus ni moins que les héroïnes qui combattirent jadis sur les bords du Thermodon.

Vainqueur des idolâtres de l’est, Ibrahima se tourna ensuite vers le nord, força Maka, roi de Bondou à embrasser l’islamisme et à prendre le titre d’almamy ; puis il passa la Falémé et le Sénégal et porta ses armes victorieuses jusqu’à Kouniakari, au cœur du Kaarta, à cent soixante lieues de Timbo. La rapidité de ses expéditions et de ses succès, lui valut le surnom de Sori (le Matinal) que la tradition lui a conservé.

Chose bizarre, ce terrible conquérant déposa plusieurs fois, volontairement et comme pour se reposer, le pouvoir souverain entre les mains d’un sien cousin nommé Alpha Sétif ; mais ces interrègnes ne furent jamais que de courte durée. À sa mort commença une période d’anarchie, d’usurpations et de meurtres comme en présente l’histoire des rois mérovingiens. Les descendants d’Alpha Sétif prétendirent ériger en droit héréditaire, en faveur de leur branche, la jouissance alternative du

  1. Les sangalas sont de petites baies rouges dont l’infusion dans une certaine quantité d’eau donne une liqueur agréable qui, tant qu’elle est fraîche, a la couleur et le goût d’un vin légèrement sucré. Quand cette boisson a fermenté, elle ressemble beaucoup à la bière.