Page:Le Tour du monde - 03.djvu/383

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


menté par une infinité de sources et de ruisseaux se précipitant en cascades des hauteurs environnantes, m’amenèrent au foulahso, où mon vendeur de la veille m’avait donné rendez-vous. Je ne tardai pas à le voir paraître, ainsi que sa jeune sœur ; l’un, portant cinq poulets qu’il me céda pour trois coups de poudre, l’autre, amenant toute la population féminine de la localité, pour me contempler et admirer, plus encore que ma personne, le courage avec lequel elle me donnait la main. Je ne tardai pas à remarquer, — observation humiliante pour mon amour-propre, — que mon individu n’était pas le seul, dans ma caravane, à éveiller l’effroi ou l’admiration de ces bonnes gens. Mon cheval, mes ânes mêmes avaient leur part dans ces sentiments. Les rares caravanes qui traversent cette région ne consistant qu’en piétons, ses habitants n’ont jamais vu de bêtes de somme et ne connaissent d’autres animaux domestiques que le bœuf et les brebis. — « Voilà de bien beaux moutons, » disait une bergère en montrant mes ânes ; — « son bœuf est bien maigre, » objectait un autre en désignant mon cheval. — « Oh ! quant à cette longue figure, — murmurait une vieille femme, plus avisée que ses jeunes compagnes, — je ne m’y fierais pas ; ça doit manger le pauvre monde ! »

Après avoir quitté cette population naïve et laissé derrière moi de nombreux foulahsos éparpillés le long des pentes inclinées à l’orient, j’atteignis vers le milieu du jour les bords du Kakriman[1], rivière large de douze à quinze mètres en cet endroit, et qui roule droit au sud ses eaux rapides sur un lit de roches noirâtres. Cette dernière circonstance, jointe à l’ombre épaisse des grands arbres qui entre-croisent leurs rameaux d’une rive à l’autre, projette sur son cours une teinte sombre et sauvage. D’après Kikala, mon guide-géographe, cette rivière, loin d’être l’origine du Rio-Pongo, comme quelques cartographes l’ont pensé, courrait jusqu’à la mer parallèlement au Scarcies, et serait par conséquent identique avec le Kissi-Kissi des cartes anglaises. Quant au Rio-Pongo, ce n’est, comme le Rio-Nunez, qu’un bras de mer sans autres tributaires que des ruisseaux de peu d’importance.

Les montagnes arrosées par le Kakriman et ses nombreux affluents, bien que fort abruptes, offrent d’excellents pâturages aux pasteurs foulahs, et, comme dans ces régions privilégiées les troupeaux n’ont pas à redouter les bêtes féroces, on les voit partout paissant à l’aventure. Ils ont repris sur ces hauts plateaux la vivacité et la souplesse que la domesticité leur a ravies d’ordinaire. Il m’est bien souvent arrivé de contempler avec étonnement un bœuf perché sur quelque escarpement à pic, comme une chèvre dans nos climats, tandis que d’autres bondissaient de rocher en rocher comme de véritables animaux sauvages.

C’est aussi dans ce canton que je vis, pour la première fois, les petites usines en terre glaise qui servent à la fusion du minerai de fer. Ce sont de vrais hauts-fournaux en miniature : cheminée, tuyau d’appel, creuset, fosse pour recevoir la fonte, rien n’y manque. On y empile, comme chez nous, des couches alternées de charbon et de minerai, mais on n’y emploie pour faciliter La fusion, ni quartz, ni castine, soit que les Foulahs ignorent les qualités fondantes de ces matières, soit que leur riche minerai n’en ait pas besoin.

Le massif montagneux découpé par le Kakriman et ses affluents s’abaisse vers l’est en larges plateaux couverts de cultures diverses et aussi parsemés de roumbdés ou plutôt de cases isolées, que nos provinces les mieux cultivées le sont de villages et de fermes. Cette partie de la contrée est par conséquent peu boisée, car la première opération que font les Foulahs pour mettre la terre en culture est d’arracher le bois taillis et découper les futaies à hauteur d’homme ainsi que procèdent les pionniers défricheurs des État-Unis. — Ils n’ont d’autre instrument de labour qu’une petite houe assez commode et n’emploient d’autre engrais que les cendres du gazon et des chaumes desséchés après la moisson, et qu’ils livrent soigneusement aux flammes avant la semaille. Ces procédés primitifs leur suffisent, sans assolement ni jachères, pour obtenir d’abondantes récoltes d’un sol qui semble inépuisable.

C’est à travers ces scènes pastorales et agricoles que le 1er avril j’atteignis Assanquéré, chef-lieu du fief ou gouvernement du seigneur Oumar, frère d’Abdoulaye que j’avais l’intention d’attendre dans cette localité.

Le chef était absent, mais par les soins de ses femmes une case m’avait été préparée et à peine y étais-je installé que ces dames m’y firent porter du riz, du couscous, des oranges, des bananes et enfin, ce qu’en Afrique on n’offre qu’aux personnages distingués, des noix de kolat. À cette masse de provisions succéda une avalanche de visiteurs et surtout de visiteuses. Les flots de curieux se succédèrent pendant toute la journée dans mon humble gîte, comme les vagues sur une grève à la marée montante. Il n’y eut pas, non-seulement dans Assanquéré, mais même dans les villages environnants à plusieurs lieues à la ronde, une créature féminine qui ne se crût autorisée à venir, dans ses plus beaux atours, me faire son salam et son petit cadeau.

Toutes ces dames, assez bien prises dans leur jeunesse, et dont quelques-unes auraient passé en tous lieux pour jolies, malgré leur teint bistré, portaient, outre la pagne serrée autour des reins, selon la mode générale de l’Afrique, une pièce d’étoffe enroulée autour des épaules et d’une partie de la figure. Les longues tresses de leur chevelure noire, lisse et non crépue comme celle des négresses, sont relevées au sommet du crâne et mêlées d’ornements de corail, d’ambre et de pièces d’argent. De gros colliers d’ambre ou de verroteries flottent autour de leur cou ; des pendeloques de ces mêmes matières ou des boucles d’or brillent à leurs oreilles. Leurs bras sont serrés dans d’énormes bracelets d’argent, rappelant tout à fait les brassards des anciens chevaliers et les bagues qu’elles portent à leurs doigts sont surmontées de plaques d’argent recouvrant

  1. Kakrima ou Kakriman, comme l’a écrit Caillé, et non Kakriba, comme l’a orthographié M. Hecquard.