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mouton des plus maigres pour trois fois sa valeur. Mais, que voulez-vous ? les Soninkés passent à bon droit pour les juifs de l’Afrique, et leurs instincts mercantiles sont à l’épreuve de tout enthousiasme.

Leur chef, cependant, m’envoya un peu plus tard une glane d’oignons et un pot de miel, à titre de cadeau, auquel je ripostai par quelques biscuits et un peu de sucre. Cet échange de bons procédés se fit à travers le Cogon, que j’avais traversé, pour établir mon bivac sur la rive opposée à la montagne où campait la caravane.

Cette rivière, large de quarante à cinquante mètres, roule ses eaux calmes, limpides et profondes de trente à soixante centimètres, sous une épaisse et fraîche voûte de verdure, formée de bombax et de nettés entrelacés et liés les uns aux autres par un lacis de lianes, dont les tiges sarmenteuses, courant de branches en branches, se balancent au-dessus des eaux en capricieux festons, en innombrables guirlandes de feuillage et de fleurs. C’est un de ces sites qui font momentanément oublier la patrie.

Le Cogon, que jusque à présent toutes les cartes ont confondu avec le fleuve de Kakandy, est un cours d’eau très-distinct, dont le volume dépasserait de beaucoup celui-du Rio-Nunez devant Kakandy, à la marée basse. Je m’assurai que son bassin, après avoir contourné du sud au nord l’extrémité de la vallée du Taguilenta (haut Rio-Nunez), court ensuite droit à l’ouest jusqu’à la mer, en demeurant également indépendant du Rio-Grande au nord, et du Rio-Nunez au midi.

La route que je suivais, traversant à leur extrémité supérieure les vallées des affluents de la rive droite du Cogon, est fort accidentée, fort pittoresque, mais des plus fatigantes. Aussi j’arrivai harassé, le deuxième jour, au village de Guémé, où, malgré mon vif désir de pénétrer le plus tôt possible au cœur du Fouta-Djalon, je fus forcé de séjourner : d’abord par une indisposition assez grave, premier tribut payé à mon nouveau genre de vie, puis par suite de l’arrivée d’Abdoulaye et de ses lenteurs habituelles.

Guémé, peuplé de deux à trois cents âmes, est agréablement situé sur un mamelon adossé à une magnifique forêt et dont la base est arrosée de nombreux ruisseaux. Tout est propre et bien tenu dans ce village, les rues comme les cases. Si celles-ci sont petites, si leurs portes sont si basses qu’on ne peut guère y pénétrer qu’en rampant, en revanche les habitations sont séparées les unes des autres par des clayonnages ou des haies vives d’euphorbes (carcas hurgens), et le sol des cours, formé d’un bon gravier, ratissé avec soin, toujours ombragé d’un ou de plusieurs vieux orangers, est encadré d’une bordure de bananiers ou de papayers. Le nom de ce village, qui signifie réunion en langue foulane, vient, dit-on, de ce que ce lieu servit d’asile jadis à des Mandingues fuyant devant l’invasion des Foulahs. Ils y échappèrent assez longtemps au joug des envahisseurs, de même que toute la province de Bouvé, dont le nom a la même signification que le mot marche dans l’histoire de notre moyen âge européen.

Lorsque, au bout de huit jours de repos dans cette charmante localité, je voulus me remettre en route, je me retrouvai en face de la nonchalance d’Abdoulaye. — Ses femmes, qu’il menait partout avec lui, se plaisaient à Guémé ; et puis le lendemain, 23 avril, était un vendredi : toute la population des environs venant à la mosquée ce jour-là, il comptait sur cette affluence pour me recruter des porteurs ; il valait donc mieux remettre mon départ au 24. Force fut d’y consentir ; mais le soir de ce même vendredi coïncidait avec le lever de la lune du Ramadan, et chacun autour de moi ayant célébré cette première heure du carême musulman comme on fête en Europe les derniers moments du carnaval, c’est-à-dire par des bombances et des repas sans fin, il fallut consacrer la journée du samedi à l’immobilité, à l’abstinence et aux dévotions. Car il ne faudrait pas croire, par les débuts du Ramadan, que cette période religieuse n’ait rien de sévère. Loin de là, elle est, au contraire, d’une très-pénible observance. Tant qu’elle dure, nul musulman ne peut ni boire, ni manger, ni fumer, ni même mâcher le gourou[1] entre le lever et le coucher du soleil. Les Foulahs, très-austères observateurs du Koran, n’ont garde de transgresser ses prescriptions à l’égard du jeûne, et dans ces climats brûlants, la privation d’eau surtout est une dure pénitence !

Le 25, mêmes délais de la part d’Abdoulaye, et quand le 26 je me présentai chez lui pour partir, il n’était pas plus prêt que les jours précédents. J’en obtins à grand-peine un guide, avec lequel je me mis en route, laissant encore une fois tous nos bagages en arrière avec le prince foulah. J’ai su depuis que le principal motif de ses retards était la perception de l’impôt pour lequel il était en tournée dans son gouvernement.

Au hameau de Compéta, où je m’arrêtai pour la nuit, je rencontrai un Foulah, qui, très-activement mêlé à la politique du Fouta-Djalon, put enfin m’expliquer clairement l’état des affaires de ce pays. Je savais, et par la relation de M. Hecquard, et par les renseignements recueillis à la côte, que depuis une quinzaine d’années deux partis rivaux, dirigés par deux compétiteurs issus du même sang, Sori Ibrahima et Oumar, se disputaient le pouvoir dans cette contrée ; mais j’ignorais que, par suite d’une entente entre les deux prétendants, Sori Ibrahima, dont M. Hecquard avait tant eu à se plaindre, venait d’être proclamé almamy pour deux ans. Si contrariante que fût cette nouvelle pour moi, dont toutes les sympathies étaient pour Oumar, à cause de ses tendances vers la France, je dus me retrancher dans mon caractère officiel et dire à mon informateur qu’étant envoyé auprès de l’almamy régnant, c’était à celui-ci seul que j’avais affaire, et que, si grand désir que j’eusse d’entrer en relation avec Oumar, je n’irais cependant

  1. Le gourou est une sorte de fève, qui dans les régions du Rio-Nunez remplace la noix de Kolat des pays soudaniens. — C’est comme ce dernier fruit un astringent et un tonique. L’un et l’autre, quand on les mâche, produisent dans la bouche une saveur amère qui devient sucrée et parfumée dès qu’on boit une gorgée d’eau. Tous deux calment la faim et préviennent les coliques. J’en ai fait bien souvent l’expérience et je signale ce fait à l’attention de la science médicale.