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ses habitants sont pauvres, le voisinage de Kakandy les exposant fréquemment aux visites souvent malveillantes et toujours ruineuses des princes foulahs.

C’est dans cette localité que je fis la première expérience des lenteurs et des retards dont mon noble protecteur, le prince Abdoulaye, devait entraver mon voyage. Je ne sais lequel de mes devanciers en Afrique, Richard Lander, je crois, a dit que sur ce continent la majesté d’un chef, roi ou hobereau quelconque, se mesurait à sa nonchalance. À ce titre Abdoulaye est l’homme le plus majestueux que j’aie jamais rencontré ; il n’arriva à Ouréoussou que trente-six heures après moi ; trente-six heures de retard sur quarante kilomètres ! Il en employa encore vingt-quatre à se reposer, et lorsque, ce temps écoulé, je forçai la consigne pour pénétrer jusqu’à lui et secouer sa torpeur, il n’imagina d’autre moyen pour calmer non impatience que de m’offrir un bœuf pour souper. Sachant bien que les pauvres villageois avaient seuls fait les frais de ce festin de Gargantua, je le refusai nettement au grand étonnement d’Abdoulaye qui ne comprenait pas plus ma réserve à cet égard que mon empressement à continuer mon voyage. Après de nouvelles tergiversations il finit par m’offrir trois porteurs au lieu de dix qui étaient indispensables au transport de tous mes ballots, me proposant de se charger lui-même du gros de mes bagages pendant que j’irais en avant l’attendre à Guémé, lieu situé à soixante-dix kilomètres sur la route de Labé. — Il croyait peut-être que je refuserais cette proposition, mais je le pris au mot, lui confiai sept ballots de marchandises diverses ou de provisions que je croyais bien ne plus revoir, et je repris la direction de l’est avec mes deux fidèles Sénégalais et mes trois porteurs.

Les pics du mont Seniaki (voy. p. 379). — Dessin de Sabatier d’après M. Lambert.

Après avoir parcouru pendant toute une journée un plateau boisé et de nature ferrugineuse qui termine au levant le bassin du Rio-Nunez, nous atteignîmes l’arête d’un escarpement de cent à cent cinquante mètres de hauteur, d’où l’on redescend dans la vallée du Cogon. La pente rapide conduisant à cette rivière était garnie de gens de tout sexe et de tout âge. Je crus avoir devant moi la population de quelque village voisin : c’était simplement une caravane de Soninkés ou Sarrakolès en marche vers la côte, où ils allaient acheter du sel chez les Bagos. Ils témoignèrent une grande joie en apprenant de moi qu’ils pouvaient désormais commercer librement avec Kakandy, ou tout autre point du Rio-Nunez, sans avoir rien à redouter des Landoumas, et que la France aurait désormais les yeux ouverts sur ce pays pour y prévenir le renouvellement des anciens désordres. Puis, comprenant parfaitement les résultats utiles que mon voyage auprès de l’almamy pouvait avoir pour les relations de l’intérieur avec la côte, ils me félicitèrent hautement d’être chargé d’une telle mission.

Les chutes du Tominé (voy. p. 380). — Dessin de Sabatier d’après M. Lambert.

Tout cela ne les empêcha pas de me proposer un