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guerrière que Pradier lui a donnée sur la place de la Concorde.

Ils recommencent cette année et vont même jusqu’à prendre des précautions comme celle-ci : un officier supérieur du Wurtemberg confiant, il y a quelques jours, son fils à un négociant de Strasbourg, voulut stipuler qu’en cas de guerre il lui serait retourné franc d’indemnité. Nous n’aurions pourtant pas eu, en le gardant, un otage de bien grande importance. La grosse épaulette wurtembergeoise ne visait à faire de son fils qu’un chemisier.

Avant de nous laisser circuler librement, on nous arrête à un vilain bâtiment pour une plus vilaine chose : la douane et la visite. C’est un mal de tous les pays. On le dit nécessaire : il l’est comme tant d’autres qui ont disparu, et un jour il s’en ira où les autres sont allés. Si l’on pouvait évaluer en chiffres ce qu’il a causé d’ennui et de colère, de pertes et d’avaries, on arriverait à une somme fabuleuse.

J’aurais, à ce propos, un bon avis à donner aux gouvernements. Ennuyer les gens est un métier désagréable, en outre très-peu lucratif, les voyageurs ayant bien soin de ne pas mettre dans leurs valises ce qui est sujet aux droits. Supprimez vos hommes verts, gris ou bleus qui forment l’armée compacte des douaniers : voilà une économie ; demandez à chaque voyageur de payer en argent l’équivalent des désagréments que vous ne lui causerez plus : voilà une recette. Je m’engage d’avance à payer pour deux grosses malles, quand même j’aurais ce que j’ai toujours en voyage, le plus petit des sacs de nuit.

Du reste, je ne me plains pas trop haut, car la douane de France n’est pas plus aimable que ses sœurs. Et puis un monsieur m’assure que, grâce au Zollverein qui rejette la ligne de visite à la circonférence de l’État confédéré, me voilà garanti jusqu’à la frontière d’Autriche. Dieu et la douane l’entendent !

Le nouveau pont du Rhin achevé. — Dessin de Lancelot.

Après le temps perdu pour les bagages, nous en perdons encore pour le convoi. Ah ! ce n’est pas ici qu’on a dit : Time is money. On laisse couler le temps avec une insouciance orientale. Ce serait fort bien, ô gens trop peu pressés ! si vous vous arrêtiez seulement comme le chevalier de votre Albert Dürer dans la forêt enchantée de la poésie et de l’art, ou sur les routes austères de la science ; mais que de fois je vous ai vus accroupis ou errants, les yeux fermés, dans les brouillards de la métaphysique transcendante et de la politique traditionnelle !

Chose étrange, l’activité peut se mesurer par les degrés de longitude. Aux États-Unis, on va à toute vapeur ; à Londres, on court ; à Paris, on marche ; en Allemagne, on se promène, même l’artisan qui se rend à son ouvrage ; en Orient, on vit, c’est-à-dire, on rêve, mange et dort sur un tapis ou un divan. Deux ouvriers anglais, pour de certains travaux, font autant de besogne que trois Français, lesquels valent six Allemands, qui travaillent comme quinze Turcs.

Pour le moment nous étions arrêtés dans une taverne enfumée qui sert d’embarcadère. À la porte nous avions été reçus par un bedeau en tricorne, avec bâton de tambour major : c’était le gardien de la Wartsaal. L’Allemagne fait tout avec solennité, ses garçons de salle, comme ses chambellans, même ses wagons ; car je vois ceux-ci ornés des armes de Sa Majesté badoise, et le chemin de fer s’appelle le chemin grand-ducal. Un autre sera royal ; un troisième électoral ; un quatrième impérial et royal.

L’Allemand est bien fier en voyant tant de couronnes. Il se dit qu’un peuple qui a trente-six rois (est-ce trente-six on trente-cinq ?) et un territoire qui fait trente-six royaumes doivent être, l’un, un grand peuple, l’autre, un grand pays. Mais il y a aux bords de la Saale, de l’Isar et du Neckar, même un peu partout, « dans la patrie allemande, » des gens assez téméraires pour croire qu’un habit d’une seule couleur est plus de mode aujourd’hui que l’habit d’arlequin.