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de regarder, je reconnus des nids, mais des nids à y coucher George et Baby. C’étaient des nids de cigogne établis sur les cheminées les plus élevées de la ville. Chaque année au printemps, elles arrivent ; elles partent à l’automne avec leurs petits, dont elles laissent beaucoup en route, car elles reviennent l’année suivante en nombre égal : il ne paraît pas s’accroître. Sur cinq ou six maisons j’en comptai treize perchées au plus haut des toits, où la bonhomie alsacienne les aide à construire leur édifice. Comme jamais on ne les inquiète, elles ne sont point farouches et on les voit faire gravement leur toilette du bout de leur long bec, au milieu du bruit de la ville, ou voler an-dessus du marché à un demi-jet de pierre.

Entre sept et huit heures, Strasbourg se couche ou plutôt se souvient qu’il est allemand. Il ferme ses boutiques, mais ouvre ses brasseries. Alors les pipes s’allument, les voix s’élèvent et la bière coule à flots. Je n’ai pas attendu qu’il allât dormir pour venir causer avec vous, de sorte que je ne saurais vous dire jusqu’à quelle heure sa veillée se prolonge. Une chose certaine, c’est qu’à sept heures du matin, il bâillait encore et se frottait les yeux, comme quelqu’un qui n’a pas assez dormi.

Mais ces brasseries, refuge des vieilles mœurs allemandes, elles-mêmes se transforment. La modes s’y glisse. J’en ai vu où les fumeurs laissaient une somme suffisante d’air respirable ; où l’on servait des glaces sous des verandas et des galeries à jour peintes en blanc et or. Tortoni et le style Pompadour au pied du Münster !

Le temps me manquait cette fois pour visiter l’Alsace. Mais je l’ai vue, il y a quelques années et je puis vous assurer qu’aucune de nos vieilles provinces n’est à la fois aussi pittoresque et aussi industrielle.

Si vous suivez les bords du Rhin, c’est la chaîne des Vosges dont vous voyez se découper sur le ciel les ballons mollement arrondis. Ils sont tous accessibles et couverts à peu près partout de terre végétale, de sorte que si l’on n’y trouve pas les belles horreurs des grandes montagnes, on n’y rencontre pas non plus leur nudité et leur misère. Au sommet, les pâturages ; quelquefois même à mille mètres de hauteur des moissons ; sur les pentes élevées d’épaisses forêts de hêtres et de sapins, coupées de riches vallons où des cascades se précipitent, comme celle du Nidock qui tombe de trente mètres de haut. Au-dessous la zone des châtaigniers ; plus bas, les vignes, enfin la plaine féconde. Ici des lacs tranquilles entourés de sombres bois de pins ; là une forteresse féodale fièrement posée sur un rocher abrupt, et si vivante encore sous le lierre et les clématites qui montent à l’assaut des tours, qu’on s’attend volontiers à voir sortir du pont-levis la longue file des chevaliers, et la dame châtelaine sur sa blanche haquenée, et leur pompeux cortége, tout ce moyen âge enfin si beau à voir… de loin à travers les siècles et l’imagination des poëtes. Avant la guerre de Trente ans on comptait en Alsace trois cents de ces châteaux. Que de larmes et de sang avaient été versés autour de ces murs de granit !

Êtes-vous dans la montagne ? Le plus riche tapis de verdure se déroule à vos pieds, semé de nombreux villages qui de là-haut paraissent de blanches fleurs émaillant la prairie ; plus loin, les eaux miroitantes du Rhin, avec leurs îles innombrables, vertes émeraudes sur un ruban d’argent. De l’autre côté du fleuve, les sombres teintes de la Forêt-Noire ; plus haut encore dans le sud-est, les géants des Alpes qu’on n’aperçoit pas de Strasbourg à cause d’une colline qui les cache, mais qu’on voit très-bien du Donon ou du ballon d’Alsace, avec leurs neiges éternelles qu’à certains jours le soleil couchant dore de couleurs ardentes, comme s’il allumait un immense incendie sur leurs cimes.

L’industrie est venue ajouter ses richesses à celles du sol, et une population forte, patiente, laborieuse, cultive le blé, le tabac et la garance dans la plaine, tisse et teint le coton à Mulhouse, forge le fer à Sainte-Marie-aux-Mines, exploite les laiteries des Vosges et donne de braves recrues à notre grosse cavalerie.

Quelques-unes de ces fabriques alsaciennes sont des modèles de bonne installation hygiénique et d’administration paternelle. On s’efforce d’y retenir l’ouvrier dans la famille et dans le mariage, en même temps qu’on le pousse à la propriété par une combinaison heureuse qui lui assure au bout de quelques années la possession d’une maisonnette et d’un jardin, en échange de quelques francs retenus chaque jour de paye sur son compte. Si je pouvais disposer seulement de deux fois vingt-quatre heures, je vous mènerais à Mulhouse, non pour vous faire admirer les prodiges de la science appliquée au travail des manufactures, mais, ce qui m’importe bien davantage, pour vous montrer un lieu où l’industrie ne fait pas payer aux mœurs une trop forte rançon, où, sous l’éclat des produits et la grandeur des fortunes, on ne voit pas l’abîme du paupérisme et la plaie hideuse de la débauche. Votre ami et le mien, Jules Simon, que toute belle question attire, a dit de Mulhouse : « Nous lui devrons peut-être un jour la régénération de nos mœurs industrielles. »

Trois fois béni sera le lieu où le problème duquel dépend la civilisation moderne aura été résolu ; où il sera démontré que notre société, tout en ayant plus de bien-être physique, peut avoir aussi plus de bien-être moral que ses aînées[1].

    seignements sur l’ancien Strasbourg, avec des lithographies aussi belles de dessin et d’impression que ce qui se fait de mieux à Paris. Du reste, l’imprimerie Silbermann a une réputation européenne. Pour la gravure des vieilles maisons de Strasbourg, je dois dire qu’elle reproduit plutôt ce qui existait jadis que ce qu’on voit aujourd’hui.

  1. La Société industrielle de Mulhouse travaille à cette œuvre avec la plus louable ardeur. M. Ch. Thierry-Mieg vient de lui communiquer un très-remarquable écrit : Réflexions sur l’amélioration des classes ouvrières, dont la donnée est celle-ci l’industrie, en appelant dans les villes par l’appât du travail et du salaire, au sein de grands ateliers, de nombreuses familles, y a rassemblé des misères profondes. Cependant, ce serait une erreur de croire que le mal est inhérent au régime manufacturier, il en est tout à fait distinct ; il tient aux circonstances entre lesquelles l’industrie s’est développée dans les États européens. Pour s’en convaincre, il suffit d’opposer au spectacle que présentent trop souvent les villes de fabrique en Europe et surtout en Angleterre, un exemple pris au sein d’un état social plus dégagé