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un curieux effet de lumière. Au milieu de la vallée qu’enveloppent des collines d’une ligne assez ferme, coule une rivière, la Meurthe, toute tachetée d’îlots herbus, à fleur d’eau, et où se reflète une haute église de fière tournure ; un orage qui arrive la rend plus grande encore. De lourdes nuées écrasent le village qui entoure l’édifice et l’effacent sous des ombres aussi noires que celles de la nuit. Mais les wagons passent plus vite que l’orage et l’œil n’aperçoit qu’une grande silhouette dentelée et sombre dont l’image tremble à la surface de l’eau qui la continue et l’entraîne. On le dirait, du moins, tant s’unissent ici et se confondent harmonieusement la lumière, le mouvement et la forme, les trois beautés du paysage.

Plus loin, je vis un de ces camps volants qui sont l’effroi de la Lorraine. Les paysans appellent ainsi ces familles d’Alsaciens, Tziganes de l’Occident, qui chaque année quittent leur province pour aller vivre au loin, durant tout l’été, de mille industries suspectes.

Dans une mauvaise voiture, attelée de quelque chose dont Scarron n’aurait pas fait l’ombre d’un cheval, s’entassent père, mère, enfants, déguenillés, demi-nus et sales. Ils y dorment pêle-mêle, les plus jeunes dans des corbeilles attachées aux ridelles de la voiture, le reste, au fond, dans la paille. Quand on les voit dehors, on ne comprend pas comment ils ont pu tous entrer.

Le vrai Bohémien garde son cachet d’origine : de beaux traits, un œil noir et profond, une figure quelquefois sinistre, mais toujours l’air intelligent de ces races orientales qui conservent, jusque dans la dégradation, la majesté de l’homme. Pour les nôtres, la faim, l’ignorance, le vice flétrissent leurs traits et abêtissent leurs visages. Un enfant est presque toujours beau ; ceux-ci ont déjà tant de ruse dans les yeux ou de misère sur le corps qu’on souffre à regarder ces figures qui ne rient jamais, mais qui toujours guettent ce qu’il y aurait à recevoir ou à prendre.

Paysage à Saverne. — Dessin de Lancelot.

Ils partent quand l’herbe a poussé le long des chemins pour la bête, et l’osier dans les haies et au bord des ruisseaux pour toute la famille. Leur industrie patente est de faire des paniers et ils y sont fort habiles, mais je doute que jamais marchand d’osier leur ait rien vendu, et je ne pense pas que les aliments, sauf le pain, leur coûtent beaucoup plus cher. Ils établissent leur campement auprès d’un village, non au milieu : on les verrait trop. Le jour, le père fait des corbeilles, tandis que les femmes frappent à toutes les portes pour vendre et mendier. Le soir les enfants vont dans les auberges faire des tours d’adresse. Mais que font-ils le matin, avant le soleil, à rôder au milieu des champs, dans les vignes et si près des fermes ?

Notre convoi surprit les nôtres arrêtés sous un bouquet d’arbres et en répétition de leurs exercices. Le père se glissait le long d’une oseraie ; les fils préparaient leurs tours, en cadence avec un mauvais violon que le frère ainé raclait, et la mère mettait le feu sous une marmite de fonte, probablement, le seul ustensile du ménage, ou cuisait une olla podrida que Gil Blas n’eût certes pas présentée au licencié Sedillo.

Au delà de Lunéville, on commence à apercevoir les Vosges. Cette vue réveille tous mes souvenirs d’anciens voyages en Suisse, et je subis déjà cette sorte d’attraction que les montagnes exercent. Je me prépare à les bien voir : les voici. Hélas ! nous entrons sous terre et les passons dans une suite de tunnels sombres et bruyants. De temps en temps on revient au jour, et une fraiche val-