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Le chemin de fer a lestement sauté par-dessus l’Argonne, entre la Meuse et la Marne. Mais l’Ardenne, entre la Meuse et la Moselle, ne lui permet pas de ces familiarités. C’est par-dessous, avant Liverdun, qu’il nous faut passer, par deux tunnels qui, ensemble, ne font pas loin d’une demi-lieue de souterrains. Ils débouchent entre des coteaux plantés de vignes, semés d’arbres et de maisonnettes, où nous voyons des chariots à quatre roues et à grandes ridelles évasées que traînent un cheval en brancards et une ou deux vaches maigres attelées en flèche. Celles-ci, par leur marche lourde et gauche, semblent dire : « Vous nous faites faire là une besogne qui n’est pas la nôtre, » et elles ont raison : je voudrais qu’on n’infligeât jamais un travail rude et pénible à aucun des êtres qui ont le grand labeur de la maternité.

Varangeville-Saint-Nicolas, près Nancy. — Dessin de Lancelot.

À côté, marche le paysan avec l’inévitable hotte de bois qu’il ne quitte jamais : femmes et enfants, vignerons et ouvriers, tous la portent. Le Lorrain, avisé et économe, sait qu’il y a toujours, en cheminant, un débris, un rebut bon à ramasser. Chaque été sortent d’ici une multitude de savetiers et d’étameurs de cuillers, la hotte sur le dos ; que de choses, au fond, quand ils reviennent ! Seulement, à vol de locomotive, on dirait une population de bossus !

Ruines de Lutzelbourg. — Dessin de Lancelot.

Des gens qui regardent si bien à leurs pieds, ne perdent pas leur temps à lever la tête pour écouter les oiseaux du ciel, ou le bruit du vent dans les grands arbres. La poésie a peu de charmes pour eux. Le surnom de Noverca artium, qu’on a donné à leur grande ville, la patriotique et vaillante, mais trop lacédémonienne cité