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Environs de Lunéville — Dessin de Lancelot[1].


DE PARIS À BUCHAREST,

CAUSERIES GÉOGRAPHIQUES,
PAR M. V. DURUY.
1860. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




I
Villeneuve-Saint-Georges, 1er août.
Mon cher ami,

Vous êtes bien fidèle à votre titre et, chaque semaine, vous faites faire le tour du monde à vos quarante mille lecteurs. Grâce à vous, nous savons ce qu’il y a sous le pôle et ce qui se trouve sous l’équateur. Vous levez, d’une main fort peu discrète, les voiles dont l’Afrique centrale s’était jusqu’à ce jour enveloppée, et vous suivez pas à pas, sous toutes les latitudes, ces infatigables pionniers de la science, qui veulent achever la reconnaissance de notre globe, pour en livrer la possession au génie de la civilisation moderne.

Il est fort agréable de voyager si lestement et si loin. Vous pensez que ce ne le serait pas moins d’aller un peu plus près, et de laisser un moment les antipodes pour regarder autour de nous. L’Europe vous semble aussi curieuse à étudier que l’Australie ou le pays des Yakoutes ; et le Rhin ou l’Elbe ne vous paraissent pas moins intéressants que le fleuve Jaune ou le Mackensie. Je suis assez de votre avis, puisque je me propose de descendre le Danube durant quatre ou cinq cents lieues. Vous me demandez les notes que je ramasserai en courant ; je vous les enverrai volontiers, parce qu’après le plaisir de voir et de comprendre, il n’y en a pas de plus grand que de raconter à ses amis, et tout lecteur bienveillant en est un, ce que l’on a vu et ce que l’on a compris.

Seulement je vous préviens que je ne serai probablement le Christophe Colomb d’aucun nouveau monde. Je ne prétends découvrir ni l’Allemagne, ni l’Autriche, ni la Hongrie, pas même les Carpathes ou la Roumanie, comme Alexandre Dumas, à ma place, le ferait certainement. Je ne verrai que de vieilles choses. Il est vrai que le vieux vaut quelquefois le neuf ; il ne s’agit que de savoir s’y prendre pour regarder.

Donc je me mettrai demain en route pour aller aussi loin que possible, sans sortir toutefois de notre bonne Europe. J’évite la mer, non pas que je ne l’aime beaucoup pour le plaisir des yeux, mais parce qu’elle ne garde rien, l’oublieuse qu’elle est, des hommes, des grandes choses et des peuples qu’elle a vus passer. La vague qui

  1. Tous les dessins publiés dans cette livraison ont été faits d’après nature par M. Lancelot, qui a bien voulu suivre très-exactement, selon notre désir, l’itinéraire de M. V. Duruy.