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ordinairement humides, et je m’y roulais sur la terre pour ressentir un peu de fraîcheur.

Mes yeux étaient épuisés de larmes ; ma vue se troublait.

Une dyssenterie horrible mit le comble aux maux de mon mari et à mes épreuves…

Jaguar (Amérique méridionnale). — Dessin de Rouyer.

Un jour où je traînais derrière moi une charge de bois à l’aide d’un laço, une branche me frappa violemment à la poitrine : je perdis connaissance et je restai longtemps étendue sans mouvement. Quand je me relevai, il faisait nuit, et j’eus beaucoup de peine à me traîner jusqu’à notre abri.

La peau me tombait des jambes, du visage et des épaules. Je n’avais plus d’autres vêtements que ceux qui me couvraient depuis quatre mois, et j’ai honte de le dire, faute de savon, je ne les avais pas lavés. J’étais révoltée de cette malpropreté.

Un matin, dans le bois, me croyant bien seule, je voulus ôter mon linge pour le laver, en m’enveloppant de la couverture de Don José. J’étais déjà presque entièrement déshabillée lorsque, par hasard, Unzaga apparut, sans bruit, tout à coup. Sa vue me fit une telle impression et j’éprouvai une si grande honte, que je me mis à pleurer amèrement.

On ne parlait plus de nous changer d’exil. Je me dis qu’il fallait songer à l’avenir. Je défrichai un petit espace de terre, et je travaillai pendant plusieurs jours à y faire des semailles. Je me plaisais à penser que je pouvais faire venir du maïs, des zapallos[1] et des caroubes[2]. Mais les soldats vinrent et bouleversèrent le sol, dispersant ou arrachant tout ce que j’avais semé ou planté. Ils prétendirent qu’ils agissaient ainsi par l’ordre d’Ibarra.

Ce n’était point d’ailleurs notre dernière étape dans le désert. On nous transporta bientôt à un endroit où deux chemins se rencontrent et qu’on nomme l’Encrucijada. Il ne se trouvait près de là qu’un bois, trop petit pour nous servir de refuge contre les Indiens. Le sol était plus stérile, l’eau introuvable, et les rares habitants du voisinage étaient inaccessibles à toute pitié.

Un jour où j’allai chercher au loin de l’eau dans ma cruche, je fus attaquée par un chien ; il m’avait déjà mordue et il déchirait mon vêtement, lorsqu’un Chino vint à mon secours. Je poursuivis ma route, et, à mon grand effroi, je rencontrai bientôt un homme étrange, une sorte de monstre. C’était un sang mêlé, fils d’un sauvage du Chaco et d’une blanche. Sa figure était prodigieusement énorme en hauteur et en largeur ; son nez était si épaté, qu’il touchait presque de chaque côté à ses oreilles ; ses lèvres ressemblaient à deux bourrelets ; à peine voyait-on ses yeux, qui rappelaient ceux du sanglier. Ses mains, ses pieds, ses mollets étaient d’une grosseur effroyable. Je m’arrêtai stupéfaite, glacée ; je ne savais en présence de quelle créature je me trouvais. Je recueillis cependant mes forces pour lui demander comment je pourrais me procurer un peu d’eau. Il parlait : il me répondit rudement que n’avais qu’à aller à los Bañados, à quatre lieues de là, puisqu’il y allait bien lui-même, et il s’éloigna en murmurant.

Un instant après, je fis une rencontre plus heureuse. Une femme, à l’aspect de mes vêtements en lambeaux, de ma pâleur et de l’épuisement de mes forces, sauta de son cheval, m’embrassa et me demanda où j’allais. Elle était à la recherche de chevaux qu’on lui

  1. On désigne ainsi plusieurs sortes de citrouilles.
  2. Les algarrobos ou caroubiers (Prosopis dulcis) forment dans ces régions de grands bois qu’on désigne sous le nom d’algarobales. Les caroubes sont renfermées dans de longues siliques, et ont un goût assez agréable. La substance farineuse qui entoure le noyau décanté dans l’eau, fournit une sorte de fécule dont on peut faire une bouillie nourrissante.

    Il y a dans le Grand-Chaco plusieurs espèces d’algarrobos, sur lesquels M. Weddell donne de précieux renseignements. (Voyage dans le sud de la Bolivie.)