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dont le malheureux monarque eut le temps d’user les dalles !

Je ne dirai également qu’un mot de ces jardins d’Armide, immense buisson de fleurs, d’où s’élance le château de la Penha, palais magique élevé sur les assises d’un ancien couvent qu’avait construit Manoel, Seigneur de Guinée, et de la conquête, de la navigation et du commerce d’Éthiopie, de l’Arabie, de la Perse et de l’Inde. C’est D. Fernando, le roi-artiste, qui en a tracé le plan ; c’est lui qui a combiné et poursuivi les travaux de cette demeure étrange, hardie comme une ballade allemande, aérienne, impossible comme une légende de l’Asie fabuleuse[1]. Je ne donnerai aussi qu’une ligne au château des Maures, dont les replis enlacent toute une montagne. Quels souvenirs, mêlés à des ombres de héros, peuplent cette forteresse, idéal du fantastique lugubre, immense relique de la domination musulmane, page mutilée d’une épopée de siéges et de batailles !

Mais la place va manquer. Je cite donc à la hâte le couvent de Liége, sauvage enceinte, creusée dans un roc que baigne l’Océan ; je signale en courant le couvent de Peninha, la Pedra d’Alvidrar, énorme rocher suspendu au-dessus de la mer ; Penha-Longa, Collares, fière de ses forêts d’orangers et de citronniers, qui s’annoncent de loin par leur parfum savoureux ; Sitiaes, Marialva, où fut signée par Junot la célèbre convention de Cintra ; Penha-Verde, qui garde les restes d’un grand homme, de Juan de Castro, enfin Monserrate, et je passe sans m’arrêter vingt autres quintas entourées d’ombrages voluptueux, égarées sur des pelouses dont les lignes ondulées varient sans cesse l’harmonieuse beauté de ces lieux enchanteurs.

Nous partons bientôt pour Mafra, couvent, église, palais, élevés par D. Juan V. À propos de cet immense édifice d’une architecture froide et régulière, mais d’une très-belle construction, et placé par un caprice royal dans une contrée triste et déserte, quelques chiffres suffiront. L’établissement, dont les dessins ont été fournis par un Allemand nommé Ludovici, présente un plan carré de deux cent quarante-cinq mètres sur chaque face. On y compte huit cent soixante-dix appartements, cinq mille deux cents fenêtres, trois cents cellules, trois églises, dont la principale est une copie fastueuse de Saint-Pierre de Rome ; — ses campaniles sont habités par cent vingt-huit cloches. — Commencés en 1717, les travaux furent conduits avec la plus grande activité. En 1729 ils n’occupaient pas moins de quarante-sept mille huit cent trente-six ouvriers et mille deux cent soixante-seize bœufs pour le transport des pierres. Les cloches ont été fondues à Paris et à Gênes, et le carillon, expédié d’Anvers et d’Amsterdam, a coûté cinquante mille écus d’or. L’église, enrichie de marbres précieux, de dorures, de statues, d’ornements prodigués sans retenue, a été consacrée en 1730. L’année suivante, douze mille ouvriers étaient encore employés à l’achèvement de Mafra. Il leur était dû six millions de francs. On rapporte que le jour de l’inauguration de la basilique, D. Juan fit étaler sur le parvis l’amas de tissus précieux, de vases sacrés et de bijoux dont il dotait le couvent, et qu’il dit à ses courtisans étonnés : « Sachez que tout ce que vous voyez devant vous m’a plus coûté que la vaste machine de pierres qui nous environne. » Afin de récompenser son zèle religieux, le pape Benoît XIV accorda à D. Juan, pour lui et ses successeurs, le titre de Majesté Très-Fidèle.

Quoi qu’il en soit, Mafra ruina le Portugal. Quand le roi mourut, en 1750, le trésor était vide ; il ne contenait pas cent cruzades, on n’y trouva pas même de quoi faire dire une messe pour le repos de l’âme du défunt. Vingt-sept ans plus tard, après avoir réorganisé l’armée, renouvelé la marine, fondé cent établissements d’administration et d’enseignement ; après avoir reconstruit Lisbonne, arrachée aux décombres de 1755, le marquis de Pombal quittait le pouvoir, laissant à la reine D. Maria Ire les caisses de l’État riches de cent cinquante-six millions.

C’est à Mafra qu’est installée l’école militaire[2].

Et maintenant que j’ai conduit le lecteur en Portugal, si j’ai réussi à lui faire aimer ce joli royaume, le but que je me suis proposé est atteint. La nation est petite, mais elle a joué un rôle qui l’élève au niveau des grandes. Et puis le pays est charmant, plein d’intérêt historique et artistique ; la philosophie y trouve aussi son compte ; les sujets de douces rêveries se trouvent à chaque pas, et la poésie, fille du ciel, remplit l’espace, flotte dans l’air, vous inonde et vous caresse. Quant au Portugais, loin de s’endormir dans le souvenir des temps passés, il apprécie la situation telle que l’ont faite les événements et les progrès de la civilisation. Esprit, tempérament, caractère, instincts, tout semble se renouveler en lui ; il tient encore à quelques préjugés qui suspendent son essor, mais qui finiront par céder à la raison et à la vérité, et le présent alors cessera d’être immolé à la gloire exclusive de ce qui n’est plus.

D. Pedro, de son côté, attentif au mouvement des choses et des idées, s’efforce de donner à son peuple le bien-être dont il a manqué pendant si longtemps. La tâche est grande et belle ; elle est digne d’un esprit droit, d’une âme fortement trempée. Les travaux de la paix peuvent être moins brillants, moins enivrants que ceux

  1. D. Fernando-Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha a épousé, le 9 avril 1836, D, Maria II, morte le 15 novembre 1853, et dont il eut onze enfants. Le goût de Fernando II pour les arts est bien connu. Sa Majesté dessine et grave avec l’habileté d’un praticien rompu au métier, et dernièrement la Gazette des beaux-arts a publié une planche due à la pointe de l’auguste artiste.
  2. L’effectif de l’armée portugaise a été fixé, pour le pied de paix, par un décret du 20 décembre 1849, à vingt-quatre mille soldats de toutes armes. L’armée se compose du corps d’état-major, du corps du génie, de trois régiments d’artillerie, de deux régiments de lanciers, de six régiments de chasseurs à cheval, de dix-huit régiments d’infanterie et de neuf bataillons de chasseurs à pied. En y ajoutant la garde municipale de Lisbonne (douze cents hommes), celle de Porto (neuf cent cinquante hommes), enfin les quatre bataillons de vétérans, on a un total de vingt-huit mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept hommes, dont seize cent vingt-huit officiers. En temps de guerre, l’effectif peut être porté à cinquante-trois mille trois cent neuf hommes. L’habillement des troupes est très-sévère. Les chasseurs à pied sont vêtus d’une veste brune. Les chasseurs et les artilleurs ont le sabre-baïonnette.