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Après avoir dépassé Porto de Moz, nous atteignons les premières croupes de la Serra d’Albardos et nous allons de l’une à l’autre, descendant au fond de creux frais et obscurs, remontant sur des cimes de plus en plus élevées. Cependant les pentes fuient derrière nous ; peu à peu nous gravissons des points qui dominent le panorama ; la Serra apparaît alors, et tous ces soubresauts de terrain, pressés les uns contre les autres comme des quilles, font assez l’effet, vus de loin et de haut, d’une mer agitée dont les flots verdâtres se seraient subitement pétrifiés. C’est un chaos sans nom, un charivari de plans et d’arrière-plans, d’affaissements et de soulèvements où s’épuiseraient tous les tons de la palette du paysagiste. Au loin l’œil saisit des traînées de verdure, par des échappées sur la plaine ; cette masse de chaînons, de contre-forts et de rameaux est comme marbrée de bouquets de végétation vigoureuse, tandis que plus haut se montrent des pics fauves, tondus par le vent, brûlés par le soleil, ne produisant plus qu’une sorte d’herbe courte et noire ; plus haut encore commencent à se dessiner les déchiquetures d’une aigrette pierreuse, dépouillée et battue par les tempêtes, crête réverbérescente de granit gris avec des ombres bleu lapis, mur épouvantable sur lequel on croit compter des assises, des corniches, des modillons, et suivre les lignes d’une architecture de Titans. Le sentier est à peine tracé. Nous suivons parfois le lit desséché d’un torrent ; il nous conduit dans des gorges encaissées, ou bien sur le flanc de roches qui s’enchevêtrent comme les coulisses d’un théâtre et d’où l’on voit des percées profondes, paraissant et se dérobant tout à coup. Du sein de cette solennité immense s’élève seulement le murmure ininterrompu de gouttes d’eau qui bruissent sur les parois de la montagne et forment un mince filet de cristal, dont les étincelles scintillent d’arêtes en arêtes jusqu’au fond des ravins : le pas pénible des chevaux retentit sèchement sur le caillou, qui souvent se détache et roule avec éclat dans l’abîme. Nos bêtes ont le jarret ferme, mais pour elles la fatigue est grande, et souvent nous mettons pied à terre parce qu’il y aurait péril et folie à rester sur ces animaux, qui finissent par hésiter.

Tour de Belém. — Dessin de Thérond d’après une photographie de M. Lefèvre.

…Enfin, Dieu soit loué ! nous touchons le point culminant du voyage. De là il est aisé de suivre la direction au nord et au sud de la Serra d’Albardos, et de contempler en même temps son versant oriental et son revers occidental. Au sud, la Serra se noue à la chaîne de Junto, d’abord, puis à celle de Cintra et va plonger son dernier éperon dans la mer, au cap Roca[1]. Au

  1. Les principaux caps de la côte portugaise sont : dans les Algarves, le cap Santa-Maria et le cap San Vicente ; dans l’Estramadure, en remontant vers le nord, le cap Espichel, le cap Roca, le cap Carvoeiro ; enfin dans le Beira, le cap Mondégo.