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quoi couvrez-vous de votre protection les Kaffirs, Bamharas et Kassonkès ? Sans vous et vos canons, il y a longtemps qu’un sillon rouge aurait marqué leur gorge. »

Les hommes du poste leur répondaient : « Si vous parlez ainsi aujourd’hui, c’est que vous avez éprouvé la vigueur de nos bras ; nous protégeons nos alliés, parce que les blancs ne font pas comme votre prophète : jamais ils ne trahissent leurs amis… nous tiendrons ferme. Le moment vient où vous serez exterminés ; chaque jour rapproche de Médine notre puissant chef, le gouverneur ; il vient avec ses bateaux de feu ; vous n’oserez jamais affronter son regard… »

Quelques jours après, sous le tata de Sambala, on criait :

« Ô Sambala ! vous, le descendant des rois du Kasson, vous, le fils de Dawa-Demba, ce chef dont les blancs imploraient la protection, à quel degré d’abaissement êtes-vous descendu ! vous n’êtes plus qu’un captif ; vous avez déshonoré votre famille. »

Et Sambala de répliquer : « Si je suis le captif des blancs, tant mieux… il me plaît d’être leur captif ; les blancs sont généreux ; ils sont bons ; ils ont pitié des malheureux ; ils protégent le faible ; jamais ils n’arrachent une femme à son mari, ni les enfants à leur mère ; ce n’est pas comme votre Al-Hadji, qui est un voleur.

« Pourquoi votre faux prophète me poursuit-il de sa haine ? Avant ses attaques, je faisais le salam ; seul, des enfants de Dawa-Demba, je ne buvais aucune liqueur fermentée ; mais aujourd’hui, dites-le à Al-Hadji, en mépris de sa personne et de sa doctrine, je bois, non-seulement du vin, mais encore du Saugara (eau-de-vie). »

Comme la poudre allait manquer absolument aux assiégés, on s’en procura de fort mauvaise en vidant un certain nombre d’obus… Les hommes étaient pour la plupart réduits à un seul coup. Les volontaires et Sambala lui-même venaient fréquemment auprès de Paul Holl, demandant des munitions ; il se contentait de leur répondre : « J’ai, dans ce magasin, une grande quantité de poudre ; mais à quoi bon nous en servir contre ces malheureux ; n’en avons-nous pas assez tué ? Voyez ! quelle masse de cadavres nous entoure ! L’air est empesté de leurs émanations ; s’ils nous attaquent de nouveau, je m’empresserai de vous fournir des munitions ; tenez-vous en repos ; le jour de la délivrance approche… »

Cependant, à part lui, le brave commandant, dès les premiers jours de juillet, reconnaissait que le fort, démuni de poudre et de vivres, ne pouvait résister avec succès à une quatrième attaque ; déjà, les hommes, réduits à une nourriture insuffisante, ne pouvaient supporter les gardes et les veilles ; les Bambaras, leurs femmes et leurs enfants, entassés au nombre de plus de six mille dans un espace trop étroit, mouraient de misère et de faim.

Paul Hall n’eut pas besoin de se demander quelle conduite il tiendrait si l’ennemi tentait un nouvel assaut ; il entendait, avant tout, mourir à son poste.

Sa résolution arrêtée, il la communiqua au brave Desplat ; celui-ci, digne de comprendre un tel héroïsme, jura de partager le sort de son chef. Ils convinrent qu’au moment où l’ennemi pénétrerait dans la place, Desplat se dirigerait vers le blockhaus renfermant des obus et qu’il y mettrait le feu ; Paul Holl, de son côté, transporta secrètement dans sa chambre une assez grande quantité de ces projectiles pour se mettre au besoin à l’abri des atteintes d’Al-Hadji.

Le 18 juillet, jour mémorable, comme il n’y avait plus de vivres que pour quelques heures, et quels vivres ! on entendit tout à coup, dans le lointain, de sourdes détonations et comme le bruit d’une vive fusillade. Ce bruit paraissait surgir du côté des kippes.

On donne ce nom à deux rochers placés face à face sur chacune des deux rives du fleuve, en aval de Médine. Distantes l’une de l’autre de cent à cent cinquante mètres, les kippes semblent comme une écluse gigantesque, dans l’ouverture béante de laquelle le fleuve se précipite avec une effrayante rapidité.

Al-Hadji connaissait l’importance de ce point ; aussi avait-il fait occuper les deux roches par un corps nombreux, dont les feux plongeants devaient arrêter tout navire en marche ; il comptait sur l’efficacité de l’obstacle pour arrêter les secours et mener à fin le siége de Médine ; mais le colonel Faidherbe trompa les calculs du prophète par la manœuvre la plus hardie.

Inquiet du sort de Médine, il avait quitté Saint-Louis le 4 juillet et profité de la première crue pour se rendre à Bakel ; par bonheur, les eaux montèrent cette année avant l’époque ordinaire.

Il apprit à Bakel que les munitions, dont on avait annoncé l’arrivée à Médine étaient en grande partie restées en chemin avec le steamer le Guet-Ndar, échoué sous le feu de l’ennemi ; ses inquiétudes redoublèrent ; les eaux, un moment accrues, avaient baissé, et il paraissait difficile de franchir le point si dangereux où sont les petites cataractes ; quand il parlait d’aller débloquer Médine avec le peu de forces amenées de Saint-Louis, on lui représentait l’immense danger de l’entreprise, en présence d’une armée assiégeante que les calculs les plus modérés portaient à quinze mille hommes.

Cependant, M. Faidherbe n’hésita pas ; avec une centaine de maçons venus de Matam, quelques laptots, soixante soldats blancs, commandés par MM. Sardou, chef de bataillon d’artillerie de la marine, et Brossard de Corbigny, lieutenant de vaisseau, il se trouvait le 18 au matin au pied des kippes.

Tenter de forcer ce passage sous le feu plongeant de ces deux redoutes naturelles, couronnées d’une multitude d’ennemis, c’était exposer le vapeur qui affronterait ce danger à une perte presque certaine.

Il prit la résolution de débarquer tout son monde sur la rive droite et d’attaquer la kippe de cette rive : cette manœuvre réussit parfaitement ; les Al-Hadjistes, postés de ce côté, ne pouvant s’imaginer que, pour venir à eux, on opérerait un débarquement en pays ennemi, furent saisis de stupeur en voyant monter résolument à l’assaut de leur poste une troupe dans laquelle on distinguait des blancs !! Assaillis bientôt par une vive fusillade, ils prirent la fuite ; les Français couronnèrent la roche