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dégo, se divise en deux parties distinctes : la ville haute, où demeure la population fixe ; la ville basse abandonnée aux étudiants et aux professeurs. Les deux quartiers communiquent par l’escalier de Minerve, par des rues tristes, sales, mal bâties, espèces de coupe-gorges que l’on gravit des mains autant que des pieds, et par deux belles chaussées qui, commençant au pied de la ville, contournent la cité à droite et à gauche pour aboutir au plateau de l’Université. Par la rue Large on arrive à la nouvelle cathédrale, autrefois église des jésuites, édifice moderne sans valeur artistique ; au musée d’histoire naturelle où l’on voit de belles collections de géologie et de minéralogie, au laboratoire chimique, au collége Saint-Paul et à l’hôpital. À l’extrémité de la rue on trouve l’arc do Castello et l’on descend ensuite au jardin botanique.

Ce jardin est d’une grande beauté. Encadré par les couvents des bénédictins, celui des carmes, celui encore des religieuses de Sainte-Anne, par le séminaire épiscopal, l’observatoire astronomique de l’Université, par l’aqueduc qui approvisionne les quartiers élevés de la ville ; embelli de vastes terrasses, de serres monumentales, d’escaliers spacieux et commodes ; planté d’arbres superbes, de palmiers qui balancent mollement dans l’air imprégné de parfums leur feuillage en parasol ; comblé d’arbustes et de plantes, spécimens rares et charmants des flores de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Asie, — cet établissement ferait la gloire et l’orgueil de la plus fière de nos cités de France. Et comme si toutes ces merveilles qu’il a sous l’œil, qu’il peut toucher du doigt ne devaient pas suffire au promeneur, le jardin s’ouvre en grand sur le Mondégo, dont il laisse admirer le cours calme et majestueux, et, sur la marge opposée, ourlée de sable jaune, des plaines fertiles, des coteaux zébrés de vignes et d’oliviers, les couvents de Saint-François et de Sainte-Claire, enfin une nuée d’habitations où la haute et moyenne noblesse ainsi que l’oisive bourgeoisie viennent passer les mois d’une indolente villégiature.

L’ancienne cathédrale, S. Christovan, est située à mi-côte. Les créneaux dont les murs sont hérissés, la font ressembler à un alcazar arabe plutôt qu’à un temple chrétien, et le plein cintre de ses baies, orné de moulures à relief très-ressorti, porte ce cachet de mâle solidité qui n’appartient qu’aux monuments des âges primitifs.

La façade de l’église de Santa-Cruz a été défigurée par une restauration du goût le plus déplorable. À l’intérieur, aux côtés du maître autel, se dressent deux mausolées somptueux ; ils contiennent les dépouilles d’Affonso, o conquistador (le conquérant,) et de son fils Sancho, deuxième roi de Portugal. Des stalles en bois d’un beau travail sont adossées au pourtour du chœur ; elles sont de provenance allemande, et je crois aussi que plusieurs statues de la façade ont été taillées par un ciseau tudesque.

Les cloîtres du couvent, au nombre de trois ou quatre, sont encore debout. Ce monastère occupe un vaste emplacement dans la basse ville, rue Santa-Sophia. Derrière les bâtiments s’enfoncent les allées et les pelouses sans fin d’un parc immense. C’est là, sous des ombrages sur les bords d’un étang dont les proportions sont presque celles d’un grand lac, que les religieux venaient promener leurs pieuses méditations.


XVII

Un beau pont de pierre réunit les bords du Mondégo. En arrivant sur la rive gauche, on trouve un couvent de franciscains, et plus haut, sur la colline, celui de Santa-Clara. La chapelle de ce monastère conserve un monument chargé de sculptures, entouré d’une petite balustrade d’argent ciselé, le tout dans une manière moins délicate qu’abondante. Il renferme les restes de sainte Élisabeth de Portugal. La maison de Santa-Clara avait été bâtie autrefois plus près du fleuve ; mais dans ses crues fréquentes, le Mondégo[1] déplace les nombreux bancs de sable de son lit et les rejette sur les plaines voisines. L’ancien monastère, gagné peu à peu, envahi, obstrué, enseveli, ne montre plus que la crête de ses combles et le profil de quelques corniches supérieures[2].

À peu de distance, on aperçoit la Quinta das Lagrimas (le château des larmes), où tous les cœurs tendres viennent en pèlerinage s’émouvoir et pleurer, en contemplant la fontaine des amours : l’épouse de D. Pedro ier, Ignez de Castro, est tombée à cette place, sous le poignard d’assassins que ne purent désarmer ni la jeunesse, ni la beauté de leur victime, ni les sanglots, ni les cris de ses enfants !

« Les nymphes du Mondégo se souvinrent longtemps, les yeux en pleurs, de cette mort, et, pour que la mémoire s’en gardât éternellement, elles transformèrent en une fontaine pure les larmes qu’elles versèrent. Elles lui donnèrent un nom qui subsiste encore ; elle rappelle les amours d’Ignez, dont ses rives avaient été témoins. Voyez quelle claire fontaine arrose les fleurs ! Son eau, ce sont des larmes ; son nom, des amours ! »

Ainsi chante Luiz de Camoëns.

Après avoir lu au frontispice du poétique monument cette stance émue, penché sur les taches rougeâtres qui parsèment le marbre de la fontaine, sur les plantes aquatiques qui tremblent au fond de l’eau moirée par la brise, chacun veut retrouver le sang et les cheveux de la malheureuse Ignez, et dans le murmure du courant l’oreille croit surprendre le dernier écho des lamentations de la belle sacrifiée.

Toujours tenue en éveil, la vue n’a plus assez de regards, l’esprit assez d’admiration pour les splendeurs qui nous environnent. Des bouquets d’orangers, des châteaux, des jardins jonchent la plaine et le versant des collines ; la vigne se tord sur le coteau, le saule incline ses branches éplorées sur le ruisseau ; à nos pieds, le fleuve palpitant reflète l’azur d’un ciel incomparable, et en face, au milieu d’un horizon de feuillage, c’est Coïmbre,

  1. Le Mondégo se réunit à l’Océan à Figueira. La barre ne contient que onze pieds d’eau à mer basse ; le mouvement des sables en modifie à tout instant la passe et la profondeur.
  2. Bien qu’un certain nombre de maisons conventuelles eussent été abandonnées, faute de moines pour les habiter, on comptait encore en Portugal, en 1821, quatre cent soixante-huit monastères d’hommes et cent cinquante-quatre de femmes.