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Le même jour, dans la soirée, il apprit qu’Al-Hadji préparant l’escalade des murailles du fort, avait confié les échelles d’assaut aux plus fanatiques de sa troupe. Prédications, promesses de jouissances infinies en ce monde et dans l’autre, tout avait été mis en œuvre par le prophète pour atteindre au but suprême de ses efforts : obtenir le triomphe dans une lutte qui allait décider de ses destinées. C’était, en effet, par la prise de Médine que se consacrerait définitivement ou se détruirait à tout jamais, il le sentait bien, la croyance à son apostolat.

En ce moment solennel la garnison régulière du fort se composait de soixante-quatre personnes : vingt-deux soldats noirs, trente-quatre laptots (matelots noirs), le secrétaire du commandant, M. Sacray, dont le concours fut des plus utiles ; deux artilleurs européens, trois soldats du quatrième régiment d’infanterie de la marine, et enfin le sergent Desplat, dont le nom mérite d’être conservé à côté de celui de son héroïque chef.

Le lendemain matin, 20 avril, date glorieuse dans l’histoire de notre colonie, vingt mille Al-Hadjistes, divisés en quatre colonnes d’attaque, se ruèrent à la fois contre le tata de Sambala et contre le fort.

Les Européens les virent avec étonnement s’avancer en lignes profondes, tous, contrairement à l’habitude des noirs, gardant un silence absolu et marchant tête baissée, comme des hommes animés d’une résolution inébranlable, et d’une confiance non moins inébranlable dans les paroles de leur prophète qui leur avait prédit que les canons des blancs ne partiraient pas, « tant était forte la protection dont Dieu couvrait ses partisans. »

Il y eut là un moment d’anxiété qu’on ne pourrait dépeindre.

Paul Holl attendit, pour commencer le feu, que l’ennemi ne fût plus qu’à cent cinquante mètres des murailles.

Mais ce fut en vain que, pendant longtemps, les balles et les boulets ne cessèrent d’ouvrir de larges trouées dans les rangs de ces fanatiques, qui bravaient la mort et la recevaient sans sourciller ; ils semblaient même y aspirer, comme à une issue vers un monde meilleur. L’attaque commencée au point du jour ne faiblit que vers onze heures ; peu après les Al-Hadjistes, en pleine retraite, mettaient fin à cette lutte homérique de six heures où de part et d’autre on s’était battu avec un acharnement qui tenait de la fureur.

Al-Hadji, posté avec ses femmes et son butin à deux portées de canon, prêt à prendre possession du fort, vit avec rage qu’il fallait abandonner la partie. Il reprit le chemin de son camp, honteux, et versant des larmes sur la ruine de ses espérances et la perte de ses plus intrépides talibas, dont les cadavres entassés formaient comme une contrescarpe tout autour des fortifications de Médine.

Le jour même de l’attaque, Paul Holl dut s’occuper de faire réparer les affûts de ses canons ; par ses ordres on exhaussa le tata de Sambala et celui qui protégeait les Bambaras ; il expédia ensuite des courriers à Sénoudébou, à Bakel, aux chefs des postes et au commandant du Guet-Ndar, vapeur chargé de lui apporter des approvisionnements.

Il leur rendait compte de l’attaque et de ses résultats, et leur demandait des renforts et des munitions, car, sûr de repousser la force par la force, sa seule appréhension était de manquer de poudre si l’ennemi traînait le siége en longueur.

Cette crainte n’était que trop fondée ; après deux autres tentatives d’assaut à un mois d’intervalle, les Al-Hadjistes se contentèrent de profiter de leur immense supériorité numérique pour resserrer les assiégés dans leurs lignes et leur couper toute communication avec le dehors.

Dès la fin de mai les vivres devinrent rares à Médine, et la nombreuse population réfugiée dans l’enceinte du tata de Sambala commença à souffrir sérieusement de la faim ; elle s’en plaignait, sans murmurer toutefois ; Paul Holl avait déjà mis en commun tout ce qui lui appartenait ; mais pour augmenter ses ressources, il se fit livrer par les traitants leurs provisions d’arachides (pistaches de terre).

On en fit tous les jours une distribution ; mais le bois manquant et le blocus empêchant de s’en procurer au dehors, on dut se résigner à manger ces pistaches pilées et mouillées ; cet aliment indigeste donna au plus grand nombre d’affreuses douleurs d’entrailles.

La garnison régulière recevait en sus une petite ration de mil ; le vin était entièrement consommé, l’eau-de-vie épuisée, la farine et le biscuit étaient avariés ; heureusement il resta, jusqu’à la fin, du café et de la cassonade, qui contribuèrent à soutenir le moral et la santé des Européens.

Paul Holl, d’ailleurs, partageait ce régime. Malgré les plus vives instances, il avait fermement déclaré qu’il vivrait comme tout le monde et partagerait en tout le sort commun.

Bientôt le blocus devint tellement serré qu’on ne pouvait plus sortir du fort, soit pour aller au fleuve, soit pour communiquer avec Sambala, sans entendre siffler les balles de l’ennemi.

Les approches, des Al-Hadjistes arrivaient jusqu’à vingt-cinq mètres du fort ; de là, ils insultaient la garnison de leurs paroles et de leurs nombreux coups de fusil ; l’extrême pénurie de munitions empêchait de riposter ; la nuit, en prêtant quelque attention, on assistait, pour ainsi dire, à leurs palabres ou conciliabules.

De leurs embuscades ils criaient aux assiégés : « Vous êtes perdus, hommes de Médine ; le saharr (steamer), qui était à Diakandapé, nous l’avons pris ; les hommes qui venaient à votre secours, nous les avons dispersés ; les munitions qui vous étaient destinées sont en notre pouvoir ; le gouverneur ne viendra pas ; Al-Hadji a retenu les eaux ; rendez-vous ! rendez-vous ! Les musulmans de Saint-Louis seront épargnés ; nous ne tuerons que les Bambaras ; seuls, Paul Holl et Sambala payeront pour les Kassonkès et les hommes de Ndar (Sénégal) ; nous brûlerons votre commandant à petit feu, et couperons en morceaux Sambala.

Vous autres, Toubab (vrais croyants) de Ndar, pour-