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« C’est un pays sec, peu sain, hérissé de rochers, coupé de ravins et de précipices, répondit-il, et, senhor, je ne crois pas que même pour un touriste la vue de cette partie du royaume compense les peines et les fatigues du voyage. On y rencontre, il est vrai, quelques belles plaines, quelques riches vallées où l’on cultive tant bien que mal le lin, le maïs, l’orge et le blé ; sur les coteaux inférieurs on trouve des vignes dont les produits reçoivent à Porto leur dernière manipulation ; des châtaigniers étalent sur les montagnes leur épais feuillage et leurs fruits sont une grande ressource pour les pauvres gens, qui pullulent dans la contrée ; mais en général le pays est sauvage, âpre, inculte, maussade et les habitants sont comme le pays[1].

« Quant aux villes, leur intérêt est tout historique. À Bragance, fut célébré en 1354, par l’évêque de Guarda, le mariage clandestin de D. Pedro et d’Ignez de Castro. Notre chroniqueur Fernando Lopez a laissé un récit naïf de cette cérémonie qui fit couler plus tard tant de larmes et de sang. Miranda, petite ville épiscopale, sur la frontière, a été réduite en cendres en 1762. Les Espagnols l’assiégeaient ; un vaste magasin à poudre prend feu, saute en l’air, et à la suite de cet événement, les maisons de la cité flambent toutes jusqu’à la dernière. Moucoro est affreusement bâti ; Montalegre, malgré son vieux château, Villaréal érigé en duché par le roi Diniz, Mirandella, Vimioso, Outeiro, Peso da Bogoa, sont des localités insignifiantes, et Chaves, sans le pont magnifique de dix-huit arches jeté sur la Tameja par Vespasien, disent ceux-ci, par Trajan, assurent ceux-là, mériterait à peine une mention.

« Quittant le Tras-os-Montes, vous auriez pu entrer dans le Beira par Lamégo. Les cortès de 1143 qui constituèrent légalement la nation portugaise ont fait la célébrité de Lamégo ; mais, en passant, je vous dirai que l’existence de ces cortès fameuses est sujette a controverse. Des individus au courant des plus vieux parchemins du royaume, ont étudié la question sous toutes ses faces et se prononcent, même très-nettement, pour la négative. Vous seriez aussi allé voir Pinhel, jolie petite ville, adoptée par les Anglais pour résidence d’été ; Almeida, place très-forte opposée à Ciudad-Rodrigo d’Espagne, prise, reprise, reprise encore par vos compatriotes sous le premier Empire ; Guarda, fondée en 1199 par D. Sancho, aux sources du poétique Mondégo sur un terrain élevé où le froid est très-rigoureux en hiver ; enfin Viseu, l’une des plus anciennes villes du Portugal, bâtie d’abord par des aventuriers venus de Laconie, réédifiée ensuite par Trajan. Malheureusement, vous le savez, senhor, rien ne ressemble plus à une ville neuve qu’une antique cité ! On panse les plaies, on relève les brèches, on bouche les trous, les lézardes, les crevasses, on crépit d’une couche de badigeon blanc, jaune ou rose, les cicatrices et les rides des vieux murs, et, sous ce fard renouvelé chaque année et qui finit par effacer même les moulures les plus saillantes, comment reconnaître les anciens logis des Grecs, des Goths, des Arabes, et des vainqueurs de Mahomet ? »

Pendant que le Portugais parlait ainsi, Corvo et Oliveira d’Azeimeis avaient été dépassés. Désignant l’horizon à droite de la route, mon compagnon reprit :

« Là-bas, mais trop loin pour que vous puissiez apercevoir les campaniles de ses clochers, Ovar se prélasse au soleil. C’est une ville importante… pour le Portugal : onze mille habitants environ. Écrivez sur vos tablettes, écrivez qu’épanoui au fond du grand lac de Rio d’Aveiro, son port magnifique entretient des relations suivies et fructueuses avec les régions transatlantiques. N’oubliez pas non plus de signaler ses marins comme les plus audacieux de ce pays qui en compte tant d’intrépides. Il leur en coûte cher quelquefois de braver les vents et les flots sur des navires trop légers ; mais quand vingt disparaissent, il en accourt cent pour braver des périls certains. Ce lac d’Aveiro est très-vaste ; une masse d’îles et d’îlots en percent l’azur de leurs têtes coiffées de verdure, ou chauves et couvertes seulement de sable doré. Alimenté par le Vouga, il donne la main à l’océan par la barre d’Aveiro et se prolonge au sud, en marais insalubres, jusqu’à Mira. Si c’est ici qu’on trouve des matelots sans peur et sans reproche, c’est également dans ces parages qu’on rencontre les plus jolies filles du Portugal[2]. »

La malle par continuation court à toute vitesse. Esterraja, Albergaria-Nova, Eixo où nous passons le Vouga sur un pont, Sandao, Aguada, Avelans, Anadia, Mortagoa, Mealhada sont loin déjà derrière nous. Le sol est montueux et difficile ; mais la route est bonne et sonore, les relais sont nombreux et les chevaux ne ralentissent pour ainsi dire jamais leur allure à fond de train.

« Le pays, senhor, dit mon compagnon, est d’une extrême fertilité. La terre ne demande qu’à produire, et il est infiniment regrettable qu’elle ne soit pas cultivée comme elle demande à l’être. Si nos ingénieurs perfec-

  1. Les Portugais qui émigrent au Brésil sont, pour la plupart, du Tras-os-Montes. Quoique plus vaste, cette province est beaucoup moins peuplée que le Minho. Les documents officiels de 1859 accusent, pour le Minho, une population de 857 132 habitants ; la superficie du Minho est évaluée, par Bory Saint-Vincent, en lieues carrées, à 291 lieues 1/2. — Le Tras-os-Montes a 318 183 habitants ; superficie, 455 lieues. Le Beira compte 1 101 459 habitants ; superficie, 753 lieues. — La population de l’Estramadure est de 751 571 âmes ; superficie, 823 lieues. — L’Alemtejo renferme 307 082 habitants ; superficie, 883 lieues. — Enfin les Algarves n’ont pas plus de 152 959 habitants pour 232 lieues de superficie.

    En résumé, la population actuelle du Portugal est de 3 millions 488 386 âmes pour un territoire de 3437 lieues 1/2. En 1854, elle s’élevait à 3 499 121 âmes. Bory Saint-Vincent l’évaluait, en 1826, à 3 683 400. Il ressort de ces chiffres que la population du royaume a une tendance à diminuer. Les îles adjacentes (Açores et Madère) ont une population de 344 998 habitants ; — celle des possessions d’Afrique est de 1 054 898 habitants ; — celle des possessions d’Asie et d’Océanie, avec les États indigènes considérés comme vassaux, de 1 356 483 habitants. Au total, la population du Portugal, ses possessions d’outre-mer comprises, est de 6 244 755 habitants.

  2. Par suite de travaux importants entrepris à la barre d’Aveiro, la passe, à mer basse, offre une profondeur de cinq mètres. Le port d’Aveiro, au quinzième et au seizième siècle, était l’un des plus importants de la péninsule. Les habitants pouvaient armer, dans ce temps-là, jusqu’à soixante bâtiments pour la pêche de la morue. Cette place maritime est aujourd’hui beaucoup déchue de son ancienne prospérité.