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colimaçon très-étroit, et le sanctuaire violé et envahi, les frères pouvaient se retirer et défendre sans peine, flamberge en main, la seule issue qui donnât accès dans leur retraite.

L’œuvre de D. Frei Estevao ne nous est pas parvenue dans son état primitif. La dent du temps, la pioche des hommes, de nouvelles exigences, l’ont en bien des endroits transformée ou mutilée. Ainsi, le couvent était protégé à l’angle nord-ouest par deux fortes tours rondes dont on retrouve à peine les vestiges ; des bâtiments spacieux qui joignaient l’église, derrière la tour existante, a torre dos sinos (la tour des cloches), ont été démolis en 1844 ; enfin les arcades du cloître sont du commencement du dix-septième siècle ; la sacristie est plus moderne encore ; au fond, les celliers ne remontent pas au delà de la fin du siècle dernier.

Quoi qu’il en soit, cet édifice, ou plutôt cet amas de constructions incohérentes impressionne vivement. Face à face avec ces murs bizarres, étrangement découpés sur le bleu du ciel, l’esprit renoue toute une chaîne d’idées, d’usages et de mœurs effacés à jamais par le temps, dispersés sans retour par les révolutions, et qu’il croit retrouver énergiques et impérieux encore comme s’ils avaient franchi, sans en être altérés, les âges et les espaces. Mais l’illusion dure peu ; les fantômes disparaissent, les frères hospitaliers s’évanouissent, les soldats du calife s’envolent et nous reprenons gaiement, à pied cette fois, la route de Porto.

Avant de quitter le mosteiro de Leça nous avions fait une courte visite à l’intérieur de la chapelle. Huit solides piliers la divisent en trois nefs. Naguère on y voyait sept autels ; deux ont été supprimés. Une cuve baptismale d’un sentiment d’ornementation très-énergique est digne de remarque. Çà et là apparaissent quelques tombes, entre autres celle de D. Frei Estevao, et partout l’architecture est âpre, rigide, d’une sombre gravité, sans aucune fioriture aux clefs et aux retombées des voûtes, aux moulures des fenêtres, aux nervures des portes.

Au moment de quitter cette église dentelée de créneaux, cette abbaye à mâchicoulis, l’indigène qui nous servait de cicerone dit encore : « L’établissement, autrefois sous l’invocation du Sauveur, est placé aujourd’hui sous le patronage de Santa-Maria. Ses commencements se perdent dans les obscurités du neuvième siècle. Habité d’abord par des religieux et des religieuses il fut nommé, à cause de cela : Mosteiro dos Duplices (des doubles) ; puis il passa aux mains des bénédictins, enfin à celles des frères de l’hôpital de Saint-Jean-Baptiste de Jérusalem qui l’ont conservé jusqu’en 1834. On l’appelle Mosteiro de Leça do Balio (du Bailly), parce qu’il a été jadis la résidence des administrateurs du bailliage dont il formait une dépendance. »

Après avoir recueilli ce dernier renseignement, nous nous mettons en marche pour Porto ; nous franchissons un pont de pierre quem ja existia no tempo dos romanos (qui déjà existait du temps des Romains), assure la chronique, et nous rentrons en ville par la route de Braga.


XIV

Les comptes soldés, les paquets ficelés et bouclés, nous partons le 2 mai pour Coïmbre. Un service d’excellentes voitures avait été organisé sur une très-bonne route récemment ouverte. Nous profitons de l’occasion pour voyager, au moins un jour, vite et commodément. La malle-poste contient quatre places dans sa caisse. M. Smith et Joseph s’y installent avec un ecclésiastique ; Christoval à son tour disparaît dans les profondeurs de la voiture convenablement garnie de coussins rembourrés, et j’escalade la banquette, où je trouve pour compagnie le conducteur, le cocher et un jeune Portugais. Le conducteur donne le signal ; le cocher fait claquer son fouet et pousse un cri rauque et sauvage ; les quatre chevaux de l’attelage, — quatre vigoureux normands, s’il vous plaît, arrivés depuis un mois de France, — enlèvent la berline au galop et le jeune Portugais me demande du feu pour allumer son chaluto (cigare).

La conversation s’engage vite et se soutient sans peine avec le jeune Portugais. C’est un aimable garçon un peu bavard, mais bon enfant, sachant beaucoup, parlant de tout avec esprit, en français aussi bien qu’en portugais, et répondant aux questions qui lui sont adressées avec une rare précision, en homme sur de son fait et qui connaît les choses de son pays sur le bout du doigt. Aussi, grâce à lui, ma provision de notes est considérable ; je n’ai plus qu’à la mettre en prose.

« Voici, me dit-il, au moment où nous passions le Douro, voici un endroit qui conservera jusqu’à la consommation des siècles le souvenir du 29 mars 1809. Ce jour-là, vos soldats commandés par Soult, s’emparèrent de la ville à la suite d’un assaut terrible et malgré le feu d’une soixantaine de batteries. Les nôtres avaient fait une résistance opiniâtre et valeureuse, mais une fois rompus et mis en déroute, ils arrivèrent sur les rives du Douro et commencèrent à franchir le pont en masses ahuries et confuses. Celui-ci par une épouvantable fatalité se brisa sous la charge. Non-seulement les soldats et les citoyens qui s’y pressaient furent engloutis, mais encore une foule de fuyards qui ne pouvant rebrousser chemin et toujours pressés par derrière, se précipitaient dans le fleuve. Le désastre fut immense, le nombre des victimes prodigieux, et le passage bientôt rétabli, les derniers vaincus, des troupes de toutes armes, même avec leur artillerie, purent traverser le Douro sur un nouveau pont formé de corps humains, la plupart encore vivants et que foudroyaient des canons anglais qui prétendaient défendre la rive gauche. »

Les tièdes senteurs de la campagne, la vue des champs de lin et de maïs, des oliviers, des orangers aux pommes d’or, au feuillage luisant et métallique, firent une heureuse diversion à l’impression pénible causée par ces tristes souvenirs, et la conversation suivit un autre cours.

« Les vins, connus à l’étranger sous le nom de Porto, ne se récoltent pas dans les environs de la ville que nous venons de quitter ; ils prennent leur dénomination du nom de la barre qu’ils franchissent pour l’exportation.