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sans-façon le plus charmant, toutes les obligations de l’hospitalité la mieux entendue, quitte à ne pas être payé de retour quand il visite la France, cette terre classique de l’esprit et des belles manières. Ce n’est pas seulement à propos des paisibles habitants de Ponte de Lima que je rends hommage à la cordialité portugaise ; c’est aussi afin de témoigner de ma reconnaissance pour les bons offices dont m’ont rendu incessamment l’objet, à différents voyages, les sujets de D. Pedro V.

Pour en finir avec Ponte de Lima, je dirai que cette petite ville a eu des aspirations littéraires qui ne sont pas restées improductives. En effet, au siècle dernier, les notables du pays se sont réunis pour fonder une académie, et les conférences de la docte assemblée ont abouti à un livre fort intéressant intitulé : Les étrangers dans le Lima. Le cardinal Saraiva, l’un des derniers patriarches de Lisbonne, et l’une des lumières du Portugal, est né à Ponte de Lima.


V

La veille, en nous attendant, M. Smith s’était assuré de chevaux pour l’étape du lendemain. À une heure nous étions en selle. Au moment de quitter notre hôte, nous vîmes passer cinq ou six femmes qui descendaient à la rivière pour y laver le linge qu’elles portaient en paquets sous leurs bras. Elles marchaient d’un pas allègre et décidé, le visage garanti des ardeurs du soleil par un vaste chapeau noir. Deux ou trois d’entre elles s’en allaient au labeur la tête chargée d’une corbeille où dormait un bel enfant.

Notre voyage à Barcellos fut marqué par une alerte dont le récit trouve naturellement sa place ici.

Après avoir dépassé Ponte d’Anhel, village distant de Ponte de Lima de trois lieues portugaises, — cinq lieues kilométriques, — nous traversions une contrée triste, nue et montagneuse, lorsque arrivés à un endroit où la route se détourne, serrée entre un rocher à gauche et une berge qui la domine à droite d’un mètre environ, un coup de feu tiré à très-petite distance nous fit dresser les oreilles. En France, la chose eût paru toute simple, en temps de chasse surtout. Dans la péninsule ibérienne, en pleine Serra, elle pouvait, sans rien exagérer, paraître suspecte. Dans cet instant, M. Smith et Joseph marchaient côte à côte, devisant sur une question de mécanique ; Christoval, les deux arreiros et les mules à bagages allaient en tête ; à quelques pas en arrière je fermais la colonne. Le coup de feu avait à peine retenti, que Joseph, enlevant vigoureusement son cheval, atteignait d’un bond la berge de droite pour éclairer de suite la situation ; en même temps je donnais du talon à ma bête, et en dépassant notre Anglais je le vis armer froidement son fusil. Christoval ne montrait pas les dents ; mais il avait, en un tour de main, décroché l’escopette pendue à la selle de sa mule ; immobile, les yeux fixes, il gardait à vue les arreiros qui du reste ne manifestaient ni surprise ni crainte. Quand je fus parvenu, à mon tour, sur la berge, Joseph tenait déjà le mot de l’énigme. C’était tout bonnement un chasseur qui battait un champ de maïs et fusillait des tourterelles. On peut le croire cependant, si jamais j’ai pensé avoir maille à partir avec des coquins, c’est le 24 avril 1857, sur la route de Barcellos, vers quatre heures et demie de l’après-midi.

Cet incident eut toutefois un bon résultat. Il nous donna l’idée de charmer le voyage par des parties de chasse, et, depuis cette petite aventure, notre adresse sut presque toujours pourvoir au repas du soir et quelquefois à celui du matin.

Un peu avant la nuit, nous avions atteint Barcellos.


VI

Plus importante que Ponte de Lima, un peu moins peuplée que Vianna, Barcellos pour l’agrément de la situation, pour l’élégance de ses maisons, lutte, à armes égales, avec les deux jolies cités que nous venons de visiter. Dieu merci, elle ne s’est pas essayée non plus, elle, à se déguiser en ville de France ; elle est restée franchement de son pays, ne demandant qu’à son génie natif, qu’à ses instincts, des conseils pour sa parure. Elle a bien fait. D’ailleurs, avec ces airs, ces caprices, qui lui sont propres, qu’elle n’a empruntés à personne, elle s’est composé une toilette dont les inspirations étrangères, si elles avaient pu être admises, eussent certainement gâté la fraîcheur. Ce n’est pas le luxe qui abonde à Barcellos, c’est le naturel. Ici, tout est simple, riant, aisé, facile ; on respire à pleins poumons ; si le soleil est ardent, des acacias, des mimosas vous protégent jusqu’au milieu de la rue de leur doux et tendre ombrage et les parfums de l’héliotrope arrivent de tous côtés, vous inondant des molles senteurs de l’Orient. Assise, ou plutôt cramponnée sur la rive droite du Cavado, — petit fleuve bleu, dont les eaux courent se jeter dans l’Atlantique deux ou trois lieues plus loin à Esposende[1], — comme toutes les villes situées près d’une rivière, dont les bords sont des collines taillées à pic, Barcellos a des rues en escaliers, lorsqu’elles ne sont pas en échelles. Pour dernier coup de pinceau il faut ajouter que Barcellos est entouré d’une vieille muraille. Malheureusement en maints endroits la ceinture a craqué. N’importe, les tessons de fortifications, les loques de pierres ont un caractère vénérable, et grâce à ce rempart défoncé, sans un grand effort d’imagination, on peut comparer la ville avec ses terrasses, ses arbres, et son apparence coquette, à un bouquet de fleurs et de verdure au frais dans un vieux pot ébréché.

Barcellos date de loin. On dit même que pour retrouver son origine il faudrait remonter jusqu’aux Carthaginois d’une part, et de l’autre jusqu’à deux ou trois cents ans avant l’ère chrétienne. En tous cas, après avoir joué un certain rôle dans la querelle des rois de Léon et des Arabes, Barcellos fut compris dans l’apanage que le roi Alphonse VI attribua à son gendre, — descendant de Hugues Capet, petit-fils de Robert, roi de France, le comte Henri, père du fondateur de la monarchie por-

  1. L’entrée du Cavado n’est pas possible aux gros navires ; la passe n’ayant, aux plus fortes marées, que sept pieds d’eau.