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rent au plus haut point. Ils n’avaient-jamais ouï parler de ces armes. Sans doute ils ne tremblèrent pas de tous leurs membres comme Vendredi lorsque celui-ci vit pour la première fois son maître tuer une chèvre d’un coup de fusil ; mais, à part la frayeur, autant que le jeune sauvage, ils parurent surpris. Les naïfs matelots ne pouvaient rien comprendre à ce mécanisme qui permet à celui qui le fait agir de tuer cinq ou six hommes en moins de dix ou douze secondes, et ils ne voulurent même ajouter foi à un résultat aussi prodigieux que lorsqu’un de ces engins leur ayant été confié, ils eurent troué de balles un bout de planche cloué en manière de cible à l’avant du bateau. Le soir, ils détachaient avec soin le bout de planche et le montraient à leurs camarades comme un témoignage des effets extraordinaires produits par les pistolas des passagers de la Santa-Annica.

Nous passons vers six heures sous le fort qui défend l’entrée du Lima. L’embarcation est légère, l’équipage habile ; les sables et les rochers qui obstruent la passe sont heureusement évités[1], et la Santa-Annica jette l’ancre au pied de Vianna, au milieu d’une flottille de bateaux de pêche et de petits bâtiments qu’on nous dit être chargés de fruits, d’huiles et de toiles pour l’exportation.


III

Vianna est la plus charmante ville, et la plus propre et la plus aimable qui se puisse voir ; en Portugal, au moins, je n’en connais pas qui soit ni plus gracieuse ni plus avenante. Les maisons de jolie apparence, tapissées parfois d’azulejos (carreaux de faïence), avec des toits retroussés et fleuronnés aux coins, des terrasses d’où la verdure et les fleurs débordent, sont correctement alignées de chaque côté de rues suffisamment larges. L’animation n’est pas grande, parce que le commerce n’est pas très-actif ; le luxe est modéré, parce que le Portugais ne fait pas ordinairement en public étalage de ses revenus ; mais la population a un air d’aisance et de quiétude qu’on ne rencontre pas souvent dans nos villes de France. L’église n’a rien qui la recommande aux artistes. En revanche les alentours de la cité, semés, comme à plaisir, d’habitations fraîches et pimpantes, simples et coquettes, offrent un coup d’œil plein de séductions.

Et puis, au-dessus de l’heureuse ville planent des souvenirs qui ne manquent pas d’avoir quelque mérite. Il y a quatre mille ans, et même plus, les eaux qui caressent aujourd’hui dans leur cours paisible les murs de la cité portugaise avaient le privilége merveilleux de régénérer l’âme des morts : en s’y désaltérant les ombres perdaient incontinent la mémoire des maux et des joies de la terre, et l’âme passant dans un autre corps, revenait à la vie pour s’unir à un être nouveau, homme ou bête. Le Lima s’appelait dans ce temps-là le Léthé et traversait, en compagnie de l’Achéron, du Cocyte, du Phlégéton et du Styx, fleuves de larmes, d’angoisses et de gémissements, l’empire du noir Pluton. C’est Strabon qui attribue au Lima cette fabuleuse origine. Il est vrai que d’autres auteurs ont cru retrouver le fleuve de l’Oubli dans le Guadalète qui arrose un angle de l’Andalousie. Quoi qu’il en soit, et ce qui paraîtra peut-être plus digne de créance qu’un récit fondé sur une tradition dont les commencements s’égarent dans la nuit des âges mythologiques, c’est que Viaima fut fondée deux cent quatre vingt-seize ans avant notre ère, par une colonie grecque. Considérablement embellie sous Alfonso III, elle compte aujourd’hui environ huit mille habitants.

Il n’y a pas longtemps encore, elle s’appelait modestement villa (petite ville) de Vianna do Minho. Mais la reine D. Maria II l’a élevée au rang de cividade (ville)[2] avec la dénomination de Vianna do Castello, afin de consacrer le souvenir du courage déployé en 1847 par la garnison du fort, lorsqu’elle soutint victorieusement, sous le commandement de M. Seabra, l’attaque des insurgés progressistes de Porto. L’esprit de vigueur et de résolution que montrèrent dans la circonstance les soldats restés fidèles à D. Maria doit paraître d’autant plus digne d’admiration qu’au moment où il inspirait une défense héroïque, non-seulement la province entière, mais encore tout le royaume se trouvaient au pouvoir des mécontents ; seuls le fort de Vianna et la place de Valença tenaient encore pour la reine.

Vianna est chef-lieu de district dans l’ancienne province du Minho et possède comme Valença et Caminha un gouverneur militaire[3].

Après avoir essayé de dormir sur des lits, rembourrés pour sûr de châtaignes ou de pommes de terre, le lendemain, 23 avril, dès le point du jour, nous rallions notre barca. — Les matelas portugais ne sont guère plus épais que la main ; les traversins ont quelques points d’analogie avec les cervelas de nos charcutiers ; les draps heureusement étalent la blancheur la plus engageante. Du reste les ameublements sont en général, dans les hôtels surtout, très-incomplets et d’une simplicité qui frise la mesquinerie. — Gaspar et Leonardo sont prêts, la Santa-Annica pousse au large, et pendant la première heure de cette nouvelle navigation, tout en regardant les merveilles prodiguées par la nature sur les bords du Lima, nous jouons des dents avec vigueur.

Le dîner que nous avions tenté de prendre, la veille, à l’hôtel de Vianna avait brillé d’une couleur locale trop prononcée pour que notre appétit pût se déclarer satisfait. Nous autres Français nous aimons entre autres choses la

  1. La passe du Lima est très-difficile ; à haute mer, elle ne mesure que sept à huit pieds de profondeur.
  2. On compte en Portugal vingt-cinq cividades et environ soixante villas.
  3. La division du Portugal par provinces, quoique suivie encore dans l’usage général, n’est plus admise par le code administratif. Elle a été remplacée par une division en districtos administrativos, répondant aux départements de France ; chaque district tire son nom de son chef-lieu et se subdivise en comorcas, répondant à nos arrondissements. Le préfet s’appelle governador civil, et le sous-préfet administrator do concelho, c’est-à-dire administrateur de la commune. Le Portugal, les Açores et Madère compris, est divisé en vingt et un districts.

    Il y a en Portugal, en y comptant les forts de Madère et celui de Saint-Sébastien à Terceira, dix-huit places de guerre pourvues de gouverneurs.