Page:Le Tour du monde - 03.djvu/274

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tabac était fraîche et accorte comme, à mon dernier voyage. Quant à la belle laveuse, j’appris que mariée depuis peu à un Galicien revenu à Vigo, après avoir amassé, réal à réal, une petite fortune à Madrid, elle vit retirée à la campagne, sur la route de Santiago, et ne se montre plus en public qu’accompagnée de son époux qu’on dit ombrageux à l’excès.

Pendant que nous courions ainsi la ville, un pharmacien auquel nous avait adressés M. C***, miguéliste réfugié à Nantes, mettait obligeamment la dernière main aux préparatifs de notre voyage. Il s’était procuré deux bons chevaux pour Joseph et pour moi, un arriero (conducteur de mules) et un mulet pour les bagages et les provisions de bouche. Nous nous étions munis par avance de quelques boîtes de gibier conservé. Sachant en effet les posadas espagnoles et les vendas (auberges) portugaises en général peu ou mal pourvues, peu ou point confortables, il eût été imprudent de compter sur leurs ressources problématiques.

Le pharmacien avait eu en outre la fortune de recruter, à notre intention, un collègue en tourisme. C’était un Anglais de bonne mine, ni gras ni maigre, sans prétention ni roideur britannique, et lançant à l’occasion le petit mot pour rire. M. Smith, c’est le nom de notre nouveau compagnon, arrivé la veille par le paquebot qui fait le service entre Southampton et Rio-Janeiro, se proposait de flâner au hasard, à droite et a gauche, tout en gagnant Malaga, où il dirigeait où il dirige encore, je l’espère — un atelier de construction de machines. Son domestique, nommé Christoval, offrait cela de particulier dans la physionomie que, pour peu qu’il fût content, ses lèvres, sous prétexte de sourire, se séparaient outre mesure et découvraient deux rangées de dents longues et blanches, apparaissant comme une menace redoutable plutôt que comme un témoignage de gaieté. D’ailleurs, Andalous de naissance, dévoué par nature, Christoval avait un service très-sûr et très-agréable.

Entre M. Smith et nous les relations s’établirent bien vite sur le pied de la plus franche cordialité. Il y avait de bonnes raisons du reste pour que la chose prît tout de suite cette tournure. D’abord quand il s’agit de traverser un pays où les mauvaises rencontres sont au moins possibles, il est préférable de marcher en troupe plutôt que séparément ; ensuite, M. Smith rencontrait dans Joseph un confrère, un ingénieur dont il sut apprécier la valeur, et cette circonstance contribua beaucoup à jeter les fondements d’une amitié dont le dernier mot n’a pas été dit, j’en suis certain, en même temps que nous arrivions au terme de nos pérégrinations.

Le 19 avril, à dix heures du matin, nous quittons Vigo, par la porte del Placer, afin de gagner Porriño avant la nuit. Après avoir couché à Porriño, gros village dont le fouillis de maisons blanchies à la chaux se détache gaiement sur le vert de la campagne environnante, nous repartons le 20, de bonne heure, pour Tuy, où nous faisons notre entrée vers quatre heures, sans que l’incident le plus minime, par exemple une petite altercation avec des bandits, ait signalé notre marche. Pour converser avec des gens de sac et de corde, nous pouvions, il est vrai, mettre en ligne cinq fusils et trois revolvers, et il faut probablement attribuer à cet appareil imposant l’ennui d’avoir fait la route aussi tranquillement que sur un chemin de France.

Tuy, dont le principal titre à l’attention du voyageur est de produire en grande quantité des confitures excellentes, domine de sa citadelle la rive droite du Minho, tandis que Valença protége la rive gauche de son artillerie. Avec Tuy finit l’Espagne ; avec Valença le Portugal commence. Ces deux places qui se font vis-à-vis de chaque côté du fleuve ont l’air de se narguer mutuellement. Elles se trouvent du reste dans des conditions de distance très-avantageuses pour s’entre-démolir à coups de canon, si quelque querelle s’élevant entre les deux États voisins, le feu est jamais mis aux poudres, ce qui ne paraît pas à craindre, Dieu merci.


II

Dès le soir même nous passons en bac le Minho, et nous nous installons dans une hospedaria (hôtellerie) de Valença.

Le pharmacien de Vigo nous avait donné une lettre pour M. Silva, ancien officier de D. Pedro, retiré du service depuis dix ans. Ce respectable débris de l’armée libératrice nous accueillit avec beaucoup d’empressement et d’abandon. Je n’ai pas oublié le riz à la cannelle et le porto qu’il nous servit ; je n’ai pas perdu non plus le souvenir des récits émouvants qu’il nous fit de son séjour à San-Miguel et à Terceira, pendant la lutte mémorable que soutint dans les Açores, de 1829 à 1832, le comte de Villa-Flôr, et si ce n’était pas sortir du cadre d’une simple relation de voyage, j’aimerais raconter, à cette place, les épisodes des batailles de Ponte-Ferreira, de Sonto-Redondo, et d’Almoster que le vieux militaire nous détailla dans un langage aussi pittoresque que passionné.

M. Silva nous montra la ville. Elle n’a d’intéressant que ses fortifications à la Vauban, peu redoutables du reste[1], et sa position au sommet d’un plateau élevé, d’où l’on découvre à droite et à gauche les courbes majestueuses du Minho. Le fleuve n’est pas large ; mais les eaux


    simplicité. L’une d’elles interrompait de temps à autre son travail pour respirer le parfum d’un œillet rouge qu’elle tenait à la main. Nous nous arrètâmes et notre présence n’interrompit nullement le joyeux entretien des jeunes Gallegas. Au contraire, il parut s’animer davantage, et il sembla que nous commencions à faire les frais de la conversation. En effet, la Gallega à l’œillet rouge s’adressant d’un air naïf et candide à l’un des touristes, qui lui avait lancé un mot espagnol, lui dit : « Si le señor que voilà (et elle désignait le plus brun de la bande) veut cette fleur, je la lui donnerai. Qu’il vienne la chercher. » En ce moment, il sortit de l’intérieur de la maison une blonde créature plus jolie, plus jeune, plus fraîche et plus rieuse que les autres… »

    (Guide du voyageur à Lisbonne, page 17.)

  1. Les places de guerre et les points fortifiés sont nombreux en Portugal. On en compte vingt et un dans le Minho ; quatorze dans le Tras-os-Montes ; soixante-dix-huit dans l’Estramadure ; trente-sept dans le Beira ; vingt-sept dans l’Alemtejo, et vingt-quatre dans les Algarves.