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grandissent rapidement, l’État de Michigan étant en quelque sorte le seuil de la terre promise de l’émigration.

Le territoire de cet État, qui, à l’époque où Malte-Brun publiait sa grande Géographie (en 1817) ne renfermait que quatre à cinq mille habitants, et qui passait même pour peu fertile, en nourrit aujourd’hui plus de six cent mille. Détroit, sa capitale, qui comptait deux mille âmes en 1820, en avait soixante mille au dernier recensement. Placée sur la rive américaine de la rivière qui déverse les eaux du lac Huron dans le lac Érié, comme le Bosphore déverse les eaux de la mer Noire dans la Méditerranée, ce sera un jour la Constantinople des mers intérieures de l’Amérique du Nord.

En contournant l’extrémité sud du lac Michigan, le convoi qui m’emportait vers Chicago traversa, sur un parcours d’une centaine de kilomètres, l’État d’Indiana, dont la colonisation, qui ne date pas d’un demi-siècle, s’est élevée, dans ce court laps de temps, de vingt mille habitants à près de quatorze cent mille, et a pris rang parmi les États de l’Union les plus avancés en agriculture, en industrie et en travaux publics. Dès 1853, il n’a pas craint de dépenser cent vingt millions de francs pour ses seuls chemins de fer ; aussi ceux-ci présentent-ils, en 1860, un développement de plus de trois mille kilomètres.

L’État d’Illinois, où nous pénétrons en franchissant la frontière occidentale de l’Indiana, est encore mieux doté de chemins de fer que ce dernier. Dès 1855, il avait déjà dépensé trois cent cinquante-cinq millions de francs pour cet objet, et possédait cinq mille deux cents kilomètres de voies ferrées, construites ou en construction. Il n’est pas moins favorisé sous le rapport de la navigation intérieure. Au nord-est, un littoral de quatre-vingt-dix kilomètres environ, sur les eaux du Michigan, le met en communication directe avec la chaîne des grands lacs, avec le Saint-Laurent et l’Atlantique ; à l’ouest, il a pour limite le Mississipi, le roi des fleuves navigables ; au midi, il s’appuie sur l’Ohio, tandis que le Wabash, à l’est, le sépare de l’Indiana.

Les prairies, qui forment la partie agricole la plus riche et la plus étendue de l’Illinois, occupent plus des deux tiers de son territoire. Vers le centre, l’est et le nord de l’État, elles revêtent ce caractère d’immensité qui donne à la contrée un cachet tout particulier. Tantôt hautes, tantôt basses, elles s’étalent parfois en belles plaines, mais le plus souvent présentent des ondulations qui se succèdent à l’infini, comme celles de l’océan après la tempête. À l’état inculte ou cultivé elles sont partout couvertes de hautes herbes qui annoncent la fécondité du sol, et, en général, les meilleures qualités pour la nourriture et l’engrais des bestiaux. C’est de l’Illinois que l’Angleterre tire aujourd’hui les viandes les plus estimées pour sa marine et ses ouvriers.

Toutes les espèces de céréales, et surtout le maïs, réussissent à souhait dans ce sol, presque partout formé d’une épaisse couche d’alluvion, d’une fertilité qu’on peut dire inépuisable, car on cite des places qui étaient déjà défrichées, il y a cent ans, par des Français et des Indiens, et qui n’ont cessé de fournir depuis, chaque année, sans engrais et sans assolement, une abondante récolte de céréales.

Dans ce sol inépuisable, tous les légumes, tous les fruits de l’Europe centrale croissent aussi beaux, aussi savoureux que ceux de nos jardins. Dans les districts méridionaux on cultive déjà la vigne avec succès. La betterave et le sorgho n’y réussissent pas moins ; les essais tentés depuis quelques années sur ces deux plantes saccharifères ont donné des résultats d’après lesquels les colons de l’Illinois peuvent légitimement espérer s’affranchir, dans un avenir plus ou moins éloigné, du tribut qu’ils payent aux États à esclaves pour leurs approvisionnements de sucre.

Si, à tant d’avantages, on ajoute que l’émigrant d’Europe peut retrouver jusque dans les forêts différentes variétés de noix, de noisettes, de framboises, de myrtilles, qui lui rappellent les joies de l’enfance et du sol natal, et que les produits de la chasse et de la pêche sont assez considérables pour fournir annuellement à l’exportation d’outre-mer près de deux cent mille kilogrammes de gibier de toute espèce, on comprendra facilement pourquoi la population de l’Illinois, qui ne comptait en 1810 que douze mille deux cent quatre-vingts habitants, en nourrit aujourd’hui un million sept cent mille ; comment Chicago, qui ne date pas d’un demi-siècle, est en 1861 une cité de cent quarante mille âmes, et comment l’agriculture de ce jeune État a pu se présenter aux expositions universelles de Londres et de Paris avec un instrument d’une application aussi économique qu’ingénieuse, dont toute la science agronomique du vieux monde n’avait pu encore calculer et réunir les éléments, — la moissonneuse de Mac-Cormick.

Depuis trente ans Chicago est le centre, on pourrait dire le réservoir, d’où les flots toujours croissants de l’émigration européenne se sont épanchés, d’abord au sud et au sud-ouest, puis au nord, le long des rives des lacs Michigan et Supérieur, et enfin à l’ouest, au delà du Mississipi. Au moment actuel, les six États de Michigan, d’Indiana, d’Illinois, de Wisconsin, d’IoWa et Minnesota nourrissent plus d’un million d’hommes nés en Europe, et qui sont venus demander à ces régions un toit assuré pour leur vieillesse, une tombe paisible pour leurs ossements, un berceau non besogneux pour leurs enfants. La plupart de ces pauvres déshérités du vieux monde ont trouvé ce qu’ils cherchaient dans le nouveau et oublient aujourd’hui dans une abondance relative les âpres motifs qui leur ont fait quitter la terre natale, les angoisses des adieux et les misères poignantes de leur longue traversée[1].

  1. Un voyageur que nous avons déjà cité, jouissant en Allemagne et en Angleterre d’une juste autorité, a recueilli, sur le même théâtre que M. Deville et sur le même sujet, une série d’observations qui forment un navrant chapitre de l’histoire de l’émigration moderne. On peut en juger par la page que nous en détachons :

    « Beaucoup de mes compagnons de voyage, d’origine scandinave, n’avaient pas encore consommé tout le pain noir dont ils avaient fait provision en Suède. J’ai vu, aux heures des repas, plus d’une pauvre mère extraire d’un grand sac de papier une multitude de fragments de ce pain desséché et les distribuer avec réserve et économie à ses enfants. Je remarquai le soin qu’on met-