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Légendes du Niagara. — La tour américaine. — Adieux aux chutes. — Buffalo. — Importance de cette ville. Un trait des mœurs locales.

Outre les écroulements, le Niagara tient en réserve, pour ses visiteurs, d’autres dangers, dont de nombreuses légendes locales n’attestent que trop la réalité. Entre ces pointes de roches noires qui percent la nappe verte des ondes, à l’angle même de leur chute, un pauvre pêcheur entraîné dans son batelet par le courant, est resté suspendu un jour et une nuit, agonisant sur l’abîme, hors de la portée de tout secours humain. Il y serait mort de froid ou de faim si une lame furieuse, le soulevant enfin, ne lui avait procuré une mort plus facile. Ici où la chute récente de la table du Roc a ouvert une large brèche tourmentée dans la paroi de la rive américaine, une jeune fille s’est penchée naguère pour cueillir une fleur entrevue dans une fissure du rocher ; fleur et jeune fille ont roulé ensemble dans le gouffre. Là-bas sur cet amas de blocs où les arbres du rivage et la poussière d’eau des chutes entretiennent une ombre et une humidité constantes, un jeune couple, marié de la veille, se tenait un jour, ne songeant guère au péril. L’épouse, la main passée dans la main de l’époux, voulut atteindre une saillie de rocher, dangereux piédestal couvert de mousse humide… elle glissa, entraînant avec elle dans la mort celui auquel son amour venait de laisser entrevoir toutes les bénédictions de la vie. Il y a encore à craindre pour les organisations nerveuses, impressionnables, la fascination de l’abîme, non moins réelle que celle que le serpent exerce sur sa victime. Un de mes guides me raconta à ce sujet le fait suivant, dans lequel il avait été tout à la fois acteur et témoin.

Il avait conduit une dame et sa fille, créature charmante, sur un des points accessibles les plus plongés dans la fumée des eaux, et la romanesque jeune fille, debout sur la crête du précipice, ses cheveux et ses vêtements flottants au vent, paraissait tellement absorbée dans la contemplation de la scène sauvage qui s’étendait sous ses pieds, que le guide alarmé, la saisissant par le bras, lui fit remarquer qu’elle s’exposait gratuitement à un grand danger.

« Oh ! répondit-elle en souriant, il n’y a point de danger, même si je me précipitais là-bas. Pensez-vous que je puisse me blesser dans ces couches d’impalpable rosée ? Je flotterais au milieu d’elles comme un ballon. Mère ! je veux essayer de m’envoler ! »

La mère épouvantée et le guide se hâtèrent d’entraîner en arrière, mais non sans difficultés, la jeune visionnaire, qui ne fut pas plutôt arrachée à sa terrible extase, qu’elle s’affaissa sur le sol et fondit en larmes.

En écoutant ces récits et bien d’autres encore, je me dirigeai vers une tour construite au bord même de la chute anglaise. Pour y parvenir, il faut passer sur un pont qui a pour base les rochers parsemés au milieu des rapides. Du haut de la plate-forme du monument qui atteint environ une quinzaine de mètres d’élévation, la vue plonge dans le gouffre de la cascade qui forme un immense croissant. L’eau se précipite avec une rapidité effrayante et tombe en nappes énormes, qui ont plus de six mètres d’épaisseur. Leurs chocs violents produisent des flots d’écume et lancent dans les airs une masse de gouttelettes brillamment irisées par le soleil. Le fracas de la cataracte est effrayant ; il semble que la terre tremble et que la tour, ébranlée dans ses fondations, va s’écrouler dans le gouffre qu’elle domine. On est en proie au double vertige de l’extase et de l’admiration.

De retour sur l’île de la Chèvre, j’allai prendre des rafraîchissements dans le magasin appelé l’Emporium et aussi l’entrepôt indien. On y trouve une foule d’objets fabriqués dans les environs par les tribus indiennes. Il y a des pelleteries de toute sorte, des chaussures indigènes ou mocassins, des coiffures ornées de paillettes en argent et des porte-cigares en écorce qui sont remarquables par la naïveté de leurs dessins. Après avoir acheté quelques échantillons de l’industrie des Indiens, j’allai faire à l’hôtel mes préparatifs de départ pour le lac Érié et le Mississipi.

Le 12 septembre, à six heures du soir, disant adieu au Niagara, je pris le chemin de fer qui remonte la rive américaine du fleuve et conduit à Buffalo, à travers d’épaisses forêts. Buffalo, peuplée à peine de deux mille habitants en 1820, en compte aujourd’hui plus de soixante mille. Les produits de ses manufactures et les céréales de son district ont figuré avec honneur aux expositions universelles de Londres et de Paris. Son heureuse situation au débouché du grand canal Érié, qui unit les eaux du lac de ce nom aux riches bassins de l’Hudson et de l’Ohio, explique les rapides développements de cette ville, la seconde de l’État de New-York par son importance, son industrie et ses richesses. Elle a déjà, comme l’Imperial City, sa Broadway et ses hôtels-palais, habités par une foule de ménages indigènes, qui ne connaissent pas d’autres foyers. On vit avec tant de hâte aux États-Unis qu’on ne s’y donne pas la peine de se créer un logis à soi.

Sans aucun doute, si j’avais pu disposer de quelques jours, j’en aurais trouvé le bon emploi dans cette ville et dans ses environs ; mais j’eus à peine quelques heures à leur consacrer ; le steamer qui devait m’emporter à l’autre extrémité du ac Érié chauffait déjà au moment de mon arrivée. À défaut d’observations personnelles, je crois pouvoir emprunter au journal d’un touriste allemand, qui a passé à Buffalo quelques années après moi, un trait assez caractéristique des mœurs locales.

« Parmi les choses les plus intéressantes que j’aie vues à Buffalo, je dois certainement, dit M. Kohl, ranger une vente de livres à la criée, opération commerciale toute nouvelle pour moi, mais très-fréquente en ce pays. C’était une forte partie de livres, tous fraîchement reliés. Ces vieilles éditions, revêtues de parchemin, qui font la joie d’un bibliomane européen, n’auraient pas trouvé ici un seul amateur. Tous ceux qui s’étalaient sous mes yeux resplendissaient des plus vives couleurs et des plus brillantes dorures. Il n’y avait pas jusqu’à de vieux respectables patriciens, comme Thucydide et Tacite, qui