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pas à me faire quitter ces hauteurs. Grâce aux escaliers en bois, je pus descendre assez rapidement dans la ville basse, où se trouvent la plupart des hôtels.

Le lendemain, une légère voiture me conduisit, par une route charmante, jusque devant l’hôtel de la cascade de Montmorency, située à quatorze kilomètres de Québec. Sur les pas d’un guide, je longeai plusieurs scieries de bois, mises en mouvement par des chutes d’eau ; puis je descendis au fond d’un large torrent presque à sec. J’avais devant moi la cascade de Montmorency. Elle est formée par une rivière large de vingt mètres, et qui tombe de quatre-vingts mètres de hauteur. La nappe d’eau se précipite avec fracas dans un large entonnoir bordé de sombres rochers à pic. Leurs pointes aiguës sont indiquées çà et là par les frémissements de l’eau arrêtée dans sa chute. Un nuage de vapeurs blanchâtres s’élève dans l’air et s’irise aux rayons du soleil. Une fraîche végétation couvre le sommet de la montagne. Sur l’un des côtés de la cascade, on voit, le long des rochers, serpenter les filets d’argent que forment les eaux dérivées de la chute principale. Je n’ai jamais rencontré de plus gracieuse cascade que celle de Montmorency.

Mon guide me ramena en ville à travers les bois, le long d’un large torrent roulant avec impétuosité entre deux rives d’aspects bien différents : l’une semble une muraille rocheuse ; l’autre forme un escalier colossal, dont les régulières assises figurent parfaitement des marches taillées par une population de géants. Le torrent ronge sans cesse les parois qui l’encaissent, et il roule, dans son cours rapide, les troncs des arbres qu’il a déracinés sur ses bords.

Comme je rentrais à Québec, un steamer chargé d’émigrants chauffait, prêt à partir pour le haut du fleuve. On m’avait parlé si souvent de l’émigration et de ses souffrances en voyage que je fus curieux d’en faire l’expérience. Je pris une place de seconde classe pour Hamilton, ville située à l’extrémité du lac Ontario. Me voilà donc au milieu d’une foule d’Irlandais, de Canadiens et d’Allemands, et que sais-je encore ? en tout plus de six cents pauvres diables entassés dans un espace relativement fort restreint. Ils offraient une curieuse collection de vêtements déguenillés. On peut difficilement imaginer une plus hideuse misère. Je remarquai surtout quelques habits noirs privés d’un pan au moins, et d’autres manquant d’une manche sinon de toutes les deux ; puis des chapeaux arrivés à une couleur et à une forme indescriptibles. Cependant, quelques-uns de ces passagers se distinguaient des autres par la propreté, sinon la richesse de leur tenue. Ceux-ci sont des émigrants de la Nouvelle-Écosse ou du bas Canada. Ils font encore ressortir davantage la saleté des haillons de leurs compagnons de voyage.

Quand la nuit arrive, le vent devient froid et fait abandonner le pont du navire ; on se retire dans une vaste salle dont la cheminée de la machine forme le centre. Une femme vend toutes espèces de vivres et de liqueurs ; aussi est-elle entourée d’une foule de gens qui boivent, se disputent entre eux et finissent heureusement par s’endormir. Au fond de la cale du vapeur, on voit un spectacle encore plus singulier. Hommes, femmes, enfants sont entassés pêle-mêle sur le plancher. Les têtes privilégiées prennent pour oreillers les bottes de leurs voisins. Quelques Allemands ne dorment pas ; leurs pipes continuent à répandre des nuages de fumée, dont l’odeur atténue la senteur terrible de tant d’exhalaisons fétides. Des lampes enfumées répandent une lueur rougeâtre sur cet ensemble d’êtres misérables. On pourrait se croire au milieu des truands d’une cour des miracles. Bientôt la respiration me manque dans cette atmosphère viciée, je m’empresse de remonter sur le pont. Je rencontre une Canadienne qui va rejoindre son mari à Montréal. Son élocution m’amuse beaucoup à cause de l’analogie remarquable qu’elle présente avec le français de nos vieux auteurs. Je me figure entendre parler l’une de nos bisaïeules, travestie en jeune femme.

Le 8, vers cinq heures du matin, nous étions à Montréal. Quatre heures plus tard, un bateau à vapeur prit la direction de Kingston, sur le lac Ontario, et s’engagea avec nous dans le canal Beauharnais, pour éviter les rapides du Saint-Laurent. Non loin de la Chine, ce fleuve se précipite en flots tumultueux sur un fond de rochers, et se transforme en un immense torrent. Il faut trois heures pour parcourir le canal qui a dix-neuf kilomètres de longueur, et qui compte neuf écluses ; tandis que pour doubler l’obstacle par terre, il suffit de quarante-cinq minutes de chemin de fer.

Je préférai rester à bord, afin de continuer mes études sur l’émigration. La plupart des Irlandais, trop pauvres pour continuer leur voyage, sont restés à Montréal. Les émigrants hollandais et allemands forment des groupes de trois ou quatre familles, composées chacune de cinq ou six enfants. On distribue de l’eau chaude aux passagers qui veulent boire du thé ou du café, en mangeant les chétifs aliments qu’ils achètent chemin faisant, et beaucoup d’entre eux ont encore pour nourriture principale le pain sec et noir, le pain de la patrie dont ils ont fait provision avant de franchir l’Atlantique. Les hommes furent presque toute la journée dans leurs énormes pipes. Les femmes s’occupent de leurs enfants plus ou moins criards. Le soir, ils se couchent les uns auprès des autres et s’enfouissent sous d’épaisses couvertures. Les émigrants trouvent le voyage peu pénible une fois qu’ils sont arrivés en Amérique. Mais ce qu’ils ont à supporter de privations, de misères sur les paquebots des compagnies patentées d’émigration, et de mauvais traitements de la part des équipages et des capitaines spéculateurs, a donné lieu à de nombreux appels à l’opinion publique indignée et à la justice vengeresse des tribunaux.

De temps en temps le fleuve offre des rapides qu’un steamer descend avec une célérité effrayante, mais que le nôtre, qui remonte, est obligé de tourner en passant par les écluses d’un nouveau canal. Puis nous rentrons dans le Saint-Laurent, dont les rives échappent à notre vue. Ce fleuve porte à la mer un volume d’eau considérable qu’on évalue par heure à cinquante-sept millions