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Rome, sous le rapport de la grandeur. Cette église peut, dit-on, contenir dix mille personnes, et cependant je ne pus trouver de place que dans les galeries, d’où l’on domine l’ensemble des fidèles. La population réunie sous mes yeux me sembla vêtue d’une façon convenable et même élégante.

Après la messe, célébrée avec la même pompe qu’en France, j’allai parcourir la ville. Un toit en étain, que le soleil fait briller de mille feux, m’attira vers le marché de Bonsecours. Cet édifice est d’architecture dorique et a coûté plus d’un million de francs. L’étain, qui conserve longtemps, à l’abri de l’oxydation, sa blancheur et son éclat, est fort employé ici dans les toitures, et a valu à Montréal, parmi les Canadiens, le surnom de Cité d’argent. À la première vue, au grand jour, l’épithète peut paraître un peu exagérée ; mais quand les rayons vermeils du soleil couchant, et plus tard les blanches clartés de la lune viennent à jouer sur les dômes et sur les coupoles, il en résulte des tons et des effets à désespérer un peintre.

Dans mes promenades à travers la ville, je remarquai un vaste espace couvert de ruines, tristes vestiges d’un incendie qui, l’année d’avant, avait dévoré deux cents maisons en bois. Mais déjà s’élevaient à leur place de nouvelles constructions qui offriront bien plus de sécurité, car elles sont en belle et bonne pierre grise. Un autre emplacement également vide me fut signalé comme ayant été occupé par un fort bel hôtel détruit de même l’an auparavant, à la suite d’une discussion survenue entre des dilettante anglais et canadiens. On allait y donner un concert, et il s’agissait de savoir si les musiciens débuteraient par la Marseillaise ou par le God save the Queen, chant national des Anglais. Les Canadiens, grâce à leur imposante majorité, obtinrent la priorité pour la Marseillaise. Un Anglais, exaspéré de cette préférence, mit le feu aux rideaux de sa chambre, et l’incendie brûla l’hôtel tout entier.

Les Canadiens d’origine française aiment encore ardemment notre patrie, bien que depuis 1759 ils soient régis par le gouvernement anglais. Ils se sont soulevés plusieurs fois, et surtout en 1837. Depuis cette époque les Anglais leur ont fait les plus larges concessions, tant pour prévenir le retour des velléités d’indépendance parmi les Canadiens, que pour les empêcher de s’annexer à l’Union américaine. Le pouvoir du gouverneur général s’exerce sous le contrôle de deux chambres, dont l’une, espèce de chambre des pairs, est formée par les membres que nomme à vie la reine d’Angleterre, et dont l’autre se compose de représentants élus par le peuple. En outre, les impôts sont fort modérés.

Mais tous les avantages d’un self-government ne peuvent faire oublier aux Canadiens qu’en 1541 leurs ancêtres sont partis des côtes de la Normandie pour explorer le Saint-Laurent, sous la conduite de Jacques Cartier, et qu’ils ont fondé les villes de Québec et de Montréal. Les droits énormes, prélevés sur les navires français, ont empêché pendant longtemps ceux-ci de venir dans le Canada. Cet état de choses a cessé, et l’arrivée du premier bâtiment de commerce, portant notre pavillon, devant Montréal, fut dans toute la colonie l’occasion d’une fête, qu’on pourrait à juste titre qualifier de fête de famille.

On peut faire en voiture le tour de la montagne qui domine Montréal et lui a donné son nom. Une belle route, bordée çà et là de jolies maisons de campagne, conduit jusqu’au sommet, d’où l’on découvre plusieurs magnifiques points de vue. La ville, étagée sur la pente, descend jusqu’à la rive du Saint-Laurent, qu’elle borde sur plusieurs kilomètres de longueur. Mes hôtes, qui me firent les honneurs de leur mont Royal, m’indiquèrent de là les clochers de Saint-Patrick, des Récollets, de Sainte-Marie, le couvent des sœurs grises, le séminaire de Saint-Sulpice, puis les temples protestants de Saint-André, de Saint-Paul, etc. ; enfin les principaux édifices, le marché, la douane, la bourse, l’hôpital, le collége. Au delà le Saint-Laurent embrasse, dans son large cours, une foule d’îles gracieuses et arrose une riche campagne, bordée de vastes forêts. Le soir venu, j’allai passer plusieurs heures au café, pour parler de la France avec des Canadiens ; ils ne tarissaient pas de questions sur notre patrie, et la France ne doit jamais oublier qu’il y a sur les bords du Saint-Laurent plus d’un million d’hommes qui l’appellent leur cher vieux pays.

À onze kilomètres de Montréal se trouve la Chine, petit village où réside le gouverneur de la compagnie de la baie de l’Hudson. Pour éviter les rapides que forme l’Ottawa non loin de son confluent, dans le Saint-Laurent, je pris place dans un convoi, car la Chine a aussi son chemin de fer qui aboutit sur les bords de l’Ottawa, dans l’endroit même où, deux siècles auparavant, s’arrêtèrent les aventuriers français partis à la recherche d’une route qui conduisît en Chine. Croyant avoir enfin trouvé le véritable chemin, ils s’écrièrent joyeusement : la Chine ! Telle fut, dit-on, l’origine du nom donné à la localité. Je ne fis au bourg de la Chine qu’un séjour très-court, et me hâtai de traverser l’Ottawa pour aller visiter, sur la rive opposée, un établissement d’Iroquois. Une longue pirogue, faite d’un tronc d’arbre et dirigée à force de pagaies, me porta au village de Caughnwaga, dont le nom est plus sauvage que la population, qui y a élevé une église catholique et des maisonnettes en pierre.

Ces Iroquois sont remarquables par leur teint rougeâtre et leurs traits grossiers. Ils portent uniformément un chapeau rond à larges bords, et se drapent à la façon espagnole dans une pièce d’étoffe sombre. Je ne rencontrai d’abord que des femmes, les hommes étant occupés à conduire les grands trains de bois qui descendent l’Ottawa et se rendent à Montréal.

La fabrication des chaussures indigènes ou mocassins forme la principale occupation des femmes. Sous prétexte d’acheter quelques-uns de leurs ouvrages, j’entrai dans plusieurs maisons, où l’on me répondit constamment en bon vieux français. Dépouillées de l’épais manteau qu’elles portent au dehors, ces femmes portaient au lieu de robe une longue blouse de couleur, et des pantalons collants descendant jusqu’à la cheville ; leurs sou-