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rochers et met en mouvement les roues de nombreuses usines. Arrivés au sommet d’une gracieuse colline, nous apercevons en face de nous la chute principale du Passaïc. Cette rivière forme une jolie cascade au fond d’une gorge de rochers escarpés. Une élégante passerelle a été établie au-dessus du précipice où bouillonnent les eaux.

Ces eaux ne cessent d’arracher des fragments de rochers à leurs bords, qui, par suite, changent souvent d’aspect. La vue de cette cascade est assez intéressante pour les voyageurs, surtout pour ceux qui n’ont visité ni la Suisse, ni la Scandinavie. Une fraîche végétation couronne les rochers et serpente le long de leurs flancs rougeâtres. À l’ombre des arbres se trouve un bel établissement consacré à des fêtes champêtres où l’on se rend de toutes les localités du voisinage.

En rentrant en ville, j’allai terminer ma journée à la table d’hôte de l’hôtel Saint-Nicolas, immense construction dont le terrain seul a coûté dix millions de francs. On a dépensé la même somme pour la construction ; l’ameublement est évalué à quinze cent mille francs. Cet immeuble, représentant ainsi un capital de plus de vingt et un millions de francs, est la propriété de trois associés. On compte dans l’intérieur huit cents chambres à coucher et trois mille becs de gaz. Le nombre des domestiques s’élève à deux cent cinquante. Au rez-de-chaussée se trouvent plusieurs boutiques de parfumerie, d’objets de toilette et de voyage, un magnifique salon de coiffure, des salles de lecture, des bureaux de poste et un télégraphe électrique. Au premier étage sont les salles à manger, décorées blanc et or, plusieurs gracieux petits salons, et enfin la chambre des nouveaux mariés, qui est toute tendue de satin blanc, rehaussé d’ornements dorés. Le prix de location de cette luxueuse bonbonnière, fort souvent occupée, dit-on, est de sept cent cinquante francs par vingt-quatre heures.

Lac Champlain. — Dessin de Grandsire d’après M. Deville.

J’allai visiter le lendemain le musée fondé par M. Barnum, le célèbre entrepreneur qui conduisit Tom-Pouce en Europe et Jenny Lind en Amérique. Son contrat avec cette dernière, exploité dans quatre-vingt-quinze concerts donnés aux États-Unis et à la Havane, ne produisit pas moins de trois millions cinq cent soixante mille huit cent trente-six francs soixante-dix centimes, sur lesquels il dut remettre à la fameuse cantatrice, au rossignol suédois, comme disent les Scandinaves, huit cent quatre-vingt-trois mille trois cent soixante-quinze francs quarante-cinq centimes.

M. Barnum a publié depuis des mémoires fort curieux, au point de vue des mœurs américaines, par la franchise avec laquelle il expose triomphalement son charlatanisme, ses résultats et la crédulité de ses compatriotes.

La salle du théâtre, placée à la suite, est petite, mais fort bien décorée. J’y vis jouer une charmante comédie