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le bienveillant accueil de nos anciens hôtes, et tout en rendant pleine justice à leur bon vouloir et à leur amabilité, je ne cacherai pas cependant que nous n’avions rien perdu au change. Dans le gouverneur nous trouvâmes à la fois un esprit cultivé et une grande aménité de manières, et dans le curé tout ce que peut inspirer à une âme chaleureuse et bonne une vive sympathie pour le nom français.

Nous fûmes bien heureux de trouver à Punta-Arena les naufragés du havre Mercy. Leur navire, construit en France et appelé la Seine, était la propriété d’un armateur chilien. Il venait de Valparaiso pour faire le sauvetage d’un navire anglais échoué à l’extrémité orientale du détroit entre le cap des Vierges et la baie Gregory. Il avait mouillé au havre Mercy, un peu trop au large, apparemment, et le mauvais temps, après lui avoir fait casser ses chaînes d’ancres l’avait jeté à la côte. Tout le monde s’était sauvé, et, après trois semaines employées en préparatifs de départ, on avait gagné Punta-Arena en embarcations. Le capitaine du premier bâtiment naufragé était aussi à bord du second ; il avait donc essuyé deux catastrophes coup sur coup. Il va devenir notre passager jusqu’au Brésil. Espérons qu’il ne fera pas un troisième naufrage !

Le lendemain de notre arrivée à Punta-Arena, j’entrepris, en compagnie des officiers de la garnison et du curé, une intéressante excursion. Il s’agissait d’aller visiter le gisement carbonifère dont j’ai précédemment signalé l’existence au lecteur. La course eût été longue et pénible à faire à pied dans la gorge de montagnes où il fallait s’engager. Heureusement les chevaux ne sont pas rares à Punta-Arena. La cavalcade une fois bien organisée s’ébranla sous la conduite d’un métis hispano-américain, précédé de ses chiens, que nous verrons dans les endroits difficiles, rechercher, avec un instinct admirable, le sentier à suivre, au double moyen de l’odorat et du regard. Nous traversâmes, en sortant de la ville, une magnifique plaine qui pourrait nourrir une population considérable et tant soit peu laborieuse, mais qui pour le moment ne fournit de pâture qu’à un troupeau encore trop réduit pour suffire à la subsistance de la colonie. Nous entrâmes ensuite dans une forêt vierge où il fallait toute la sagacité d’un Indien pour découvrir et suivre les sentiers capables de nous livrer passage, aussi bien que l’instinct et l’agilité de chevaux de gauchos pour s’arrêter devant les obstacles avant d’avoir tué son cavalier, et pour bondir au-dessus des troncs d’arbres renversés. La forêt constituée, en majeure partie du moins, par les arbres dont il a été fait mention à propos de Port-Famine et de Saint-Nicholas, moins l’écorce de Winter, se développe, dans la partie où nous eûmes à la parcourir, sur un terrain plan, ce qui la rend plus facilement praticable. Le puissant développement de ses rameaux étouffe la végétation rabougrie qui voudrait prendre racine entre ses troncs en la privant des rayons bienfaisants du soleil, de sorte qu’on circule sous de véritables dômes de feuillage dans des allées embarrassées sans doute, mais non pas encombrées. Jamais encore, dans le détroit, je n’avais vu d’arbres aussi gigantesques ; l’un d’eux tombé de vieillesse ou renversé par l’ouragan mesurait à la base de son tronc près de deux mètres de diamètre. C’est le plus fort que j’ai vu, mais il y en avait beaucoup d’approchants.

Nous nous engageâmes enfin dans la gorge qui devait nous conduire au but de notre course, ce qui ne se fit pas sans plus d’hésitations qu’on en met à prendre la grande route. C’est ici surtout qu’il fallut faire une pause pour donner à l’Indien et à ses chiens le temps de nous mettre en bon chemin. Notre homme ne se donna pas grand mal par lui-même et se contenta de diriger la besogne en lançant ses chiens devant lui. Ces animaux flairaient le sol, en battant la campagne dans la direction où leur maître les lançait. Bientôt ce dernier nous donna le signal d’avancer : le chemin était trouvé.

Ce ne fut pas la seule circonstance où, dans cette pittoresque promenade, les chiens nous furent d’un grand secours, et je faillirais à mon devoir d’historien si je ne rendais justice à la sagacité de ces éclaireurs.

Le plus curieux de la route nous restait à faire ; la gorge tortueuse au fond de laquelle nous allions chercher notre mine de charbon est creusée dans un des rameaux terminaux de la chaîne des Andes. Je la signale aux géologues comme un magnifique exemple de vallée d’érosion ; elle va s’élevant et se rétrécissant progressivement jusqu’au gisement carbonifère. Une rivière torrentueuse en occupe presque toute la largeur ; elle est encaissée entre des espèces de falaises exclusivement composées de terrain sédimentaire, meuble en grande partie et fort sujet aux éboulements. J’ajouterai, pour satisfaire la curiosité des amateurs de pittoresque, que des arbres superbes couronnent le sommet des murailles qui encadrent le torrent ; leurs racines, à demi dénudées par le fait des éboulements, semblent perforer les parois de ces murailles. La rivière qui cherche, pour l’établissement de son lit, non-seulement les pentes les plus favorables à son écoulement, mais les couches de terrain qui lui opposent le moins de résistance, se glisse tortueuse à travers les mille accidents du sol, contournant les roches les plus cohésives, ravinant et traversant les plus molles. J’ai trouvé sur ses bords des bancs considérables de coquilles fossiles, on les huîtres et autres genres analogues à ceux de l’époque actuelle sont empâtés dans un mortier argilo-sablonneux.

L’argile, le sable, les dépôts coquilliers, les cailloux roulés, englobés dans ces diverses couches, le grès qui prédomine au fur et à mesure qu’on approche du dépôt houiller, telles sont les roches qui constituent le terrain où est ouverte la vallée que nous parcourons.

Arrivons enfin au charbon. Le gisement de combustible paraît considérable, et s’il est difficile de préjuger de son épaisseur, du moins est-il permis de constater qu’il s’étend sur une vaste superficie. La rivière roule un nombre considérable de morceaux de charbon qu’elle arrache à ses bords, les sème sur sa route et en entraîne jusqu’à son embouchure. Ce furent les premiers indices qui éveillèrent l’attention des Chiliens, et leur donnè-