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bancs de glace flottants, nous apercevons à une vingtaine de milles de distance les sommets neigeux des îles Narborough. — Heureuse découverte pour des navigateurs qui, battus par une monstrueuse lame de l’ouest et poussés par un vent violent de la même direction, désolés de voir arriver la nuit sans avoir encore pu saisir dans l’horizon embrumé aucun point de repère pour l’atterrissage, se trouvaient dans la douloureuse alternative ou de repiquer au large ou de s’exposer à être jetés pendant la nuit contre les rochers. — En pareille occurrence, chacun à bord dit son mot ; les pères de famille, les gens prudents disent qu’il serait bon de repiquer au large, ceux qui ont le mal de mer et les mangeurs d’écoute de foc prétendent que ce n’est pas un temps à coucher dehors, qu’il faut entrer morts ou vifs : Audaces fortuna juvat !

Enfin la découverte déjà signalée coupa court à toutes réflexions et nous nous dirigeâmes à toute vapeur sur le cap Pilares. La houle qui nous poussait s’élevait à une hauteur colossale au-dessus de la poupe et semblait chaque fois devoir déferler sur elle[1].

Le cap Pilares, promontoire de la Terre de Désolation, est un affreux et stérile rocher propre à jeter la tristesse et l’effroi dans l’âme du navigateur qui ne serait pas déjà familiarisé avec de pareils spectacles.

Fond de la rivière de Gennes. — Dessin de E. de Bérard d’après l’atlas de Dumont d’Urville.

Nous mouillâmes au havre Mercy, sur cette Terre de Désolation qui n’a point usurpé son lugubre titre, au pied d’une montagne décharnée d’un millier de mètres de hauteur.

Notre mouillage fut signalé ou accompagné par un de ces phénomènes atmosphériques si fréquents dans le détroit et si féconds en naufrages. Suivant la position que nous occupions par rapport aux terres voisines, suivant des changements difficiles à calculer dans la direction des courants atmosphériques sous l’influence de causes diverses (échange d’atmosphère terrestre et marine, décomposition du courant fluide par la disposition et l’inclinaison variable des terres) nous avions à essuyer alternativement et brusquement des bouffées furibondes de tous les points du compas et des calmes plats. On comprend dans quelle périlleuse position se fût trouvé un navire à voile à notre place ! Là n’était pas le seul embarras, les approches du havre Mercy sont, du moins à cette époque de l’année, parsemées de grands bancs de fucus, véritables

  1. Dans une discussion académique, Arago, critiquant les appréciations de Dumont d’Urville qui prétendait avoir vu des vagues de vingt-sept à trente-trois mètres de hauteur, considérait une hauteur de six à huit mètres comme le maximum que les vagues pussent atteindre. Il est fort possible que les appréciations de Dumont d’Urville soient entachées d’exagération, mais il est certain pour moi, et je crois que mes compagnons de voyage partagent cette opinion, qu’Arago est resté bien au-dessous de la vérité.