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JOURNAL D’UN VOYAGE AU DÉTROIT DE MAGELLAN ET DANS DES CANAUX LATÉRAUX DE LA CÔTE OCCIDENTALE DE LA PATAGONIE,

Par M. VICTOR DE ROCHAS, chirurgien de marine.
1856-1859. — TEXTE INÉDIT.[1]




Armes (suite). — Végétation.

Les armes de ces Pêcherais pourraient servir dans les combats d’homme à homme, cela va sans dire, mais elles ne me paraissent pas propres à atteindre des animaux agiles.

Nos sauvages avaient en outre une provision d’ocre rouge en poussière et une petite quantité de la même substance délayée dans de l’huile de poisson et contenue dans une grosse coquille. Cette peinture leur sert-elle à se barbouiller le corps dans certaines circonstances ? Je n’ai vu aucun naturel avec cet ornement, et je n’ai vu non plus de tatouages sur aucun d’eux.

Enfin ils tenaient précieusement renfermée dans un sac de peau une certaine quantité de duvet très-fin qui nous a paru destiné à remédier à un grand accident : l’extinction du feu. On comprend que ce n’est pas une petite affaire d’allumer du feu par le frottement quand on n’a pas de bois bien sec et des feuilles sèches.

Au fur et à mesure que nous nous élevons vers le nord, la végétation prend plus de vigueur. Ainsi au dernier mouillage (quelques lieues au sud du golfe de Peñas) nous avons coupé un arbre qui nous a fourni une pièce de bois propre à faire un mât de hune ; elle a huit mètres de longueur sur un mètre vingt de circonférence. C’est un bois rougeâtre et très-dur ; il appartient à une myrtacée. Les arbres de cette famille, que nous n’avons point trouvée dans le détroit de Magellan, ne sont pas rares dans le nord des canaux latéraux. À côté d’eux nous trouvons des wenmania et, ce qui intéressera sans doute les botanistes, c’est que cette saxifragée est un arbre et un arbre d’assez belle dimension.

Nous retrouvons, du reste comme dans le détroit, l’écorce de Winter, de beaux cyprès, des houx et des arbustes épineux toujours en grand nombre, des fougères arborescentes comme nous n’en avions point encore vu, c’est-à-dire de près de deux mètres de hauteur. — C’est que la température est bien plus douce qu’à Magellan, comme le ferait préjuger, du reste, la latitude plus élevée. Ainsi le thermomètre marque dans l’après-midi de + 6°5 à + 7°5, et ne descend point, dans la nuit, jusqu’à zéro. Nous retrouvons dans toute l’étendue des canaux latéraux un arbuste que ceux de nos matelots qui ont été à Terre-Neuve reconnaissent pour celui dont les feuilles leur servaient là-bas à faire une boisson aromatique théiforme ; aussi le désignent-ils sous le nom d’arbre à thé. C’est le pernettia mucronata de la famille des vacciniées.

Finissons-en avec les canaux latéraux, en disant que toutes les îles échelonnées le long de la côte, depuis le détroit de Magellan jusqu’au golfe de Peñas, ont même aspect et sans doute aussi même origine ; toutes sont formées d’une montagne aux flancs accores, reliées pour ainsi dire entre elles par une multitude d’écueils ou d’îlots qui émaillent la surface de l’eau de touffes de bruyères.

Un coup d’œil jeté sur la carte montrera qu’elles forment la prolongation naturelle du territoire chilien, et qu’on peut les considérer comme la prolongation sous marine de la chaîne des Andes chiliennes dont la partie culminante seule est à découvert, en un mot, comme les pitons ou les crêtes d’une chaîne de montagnes aux trois quarts ensevelie dans les abîmes de l’Océan.


Encore le détroit de Magellan. — Les îles Narborough. — Le cap Pilares et la terre de désolation. — Le havre Mercy.

Parler derechef du détroit de Magellan, c’est peut-être vouloir pousser à bout la patience du lecteur. Mais, d’un autre côté, n’y point revenir, c’est vouloir rester incomplet.

J’aurais pu accumuler dans le précédent récit tout ce que j’avais observé de digne de remarque dans mes deux voyages, mais c’était blesser la vérité, et, ce qui eût été plus grave sinon aux yeux de l’auteur du moins à ceux du lecteur, blesser la vraisemblance. J’ai d’ailleurs promis un journal de voyage, et non pas un roman ; il faut donc prendre le temps comme il vient, et les choses comme elles se présentent.

Nous effleurerons les points déjà connus, et nous arrêterons à ce qui est nouveau. Rappelons-nous que nous sommes sortis du détroit au cap Tamar ; ce n’est pas là tout à fait l’extrémité occidentale du détroit de Magellan. Nous allons pénétrer par celle-ci et parcourir tout d’abord le bout de chemin qu’il nous restait à faire.

Le 30 novembre 1859, après quarante-cinq jours de navigation continue dans une mer souvent furieuse, et où l’on ne rencontre à cette époque de l’année que des

  1. Suite et fin. — Voy. page 209.