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que l’on fusilla le chef des rebelles peu de temps après son débarquement à l’île Chiloë. Cet événement se passa, si je ne me trompe, en 1850. Deux ou trois ans s’écoulèrent avant que le gouvernement pût rétablir la colonie pénitentiaire de Magellan, et quand il le fit, ce ne fut plus à Port-Famine mais à Punta-Arena, lieu plus convenable, pour différentes raisons que j’indiquerai plus tard.

Nandou ou autruche d’Amérique. — Dessin de L. Rouyer d’après nature.

Après avoir pris congé du commandant, nous visitâmes quelques habitations du village ; il était déjà tard, mais un jour de fête on peut bien reculer l’heure du sommeil. On ne voyait pas tous les jours des étrangers, et l’occasion de se procurer quelques provisions solides et surtout liquides n’était point à dédaigner ; aussi n’avions-nous à déranger personne, mais seulement à accéder à l’invitation qui nous était faite à chaque porte, d’entrer au logis. On nous présentait alors des peaux de jaguar, de conguar[1], de guanaco, d’autruche. Ces peaux, particulièrement les deux dernières, font de fort beaux tapis. Les Patagons font subir aux peaux de guanaco une préparation qui rend leur conservation parfaite tout en leur donnant une souplesse qui permet de s’en draper comme d’un manteau. Elles servent en effet de vêtement à ces Indiens. Pour tous ces objets, le prix demandé était minime quand il s’agissait de sucre, de café, de vin, d’eau-de-vie, etc. ; mais il devenait exorbitant si l’on voulait payer en espèces monétaires, encore tous les vendeurs ne s’en souciaient-ils pas. Qu’avaient-ils à faire d’argent dans un pays où il n”avait pas cours et presque sans communication avec le reste du monde ?

Les habitations que nous visitâmes étaient bien pauvres ; ni poêle ni cheminée pour parer à la rigueur de la saison, mais un simple brasero. Une seule de ces habitations faisait exception à la règle et c’était la plus misérable. Dans celle-ci, une famille déguenillée était assise tout autour d’un foyer formé de bûches monstrueuses brûlant sur le sol au milieu de la cabane et dont la fumée s’échappait par le sommet du toit coni’que. Malgré l’éclat de la flamme, à peine se voyait-on dans cet abominable séjour.

Nous regagnâmes notre navire, et le lendemain matin nous retournâmes au village pour faire quelques vivres frais, car c’était l’heure à laquelle on avait quelque chance de voir arriver des Patagons avec leur charge de venaison. À peine débarqué, je vis en effet apparaître une cavalcade indienne composée de deux hommes et trois femmes. Tous montaient de petits chevaux fort vifs avec une peau pour selle ; pour mors et pour bride une courroie de cuir pliée en fronde passée dans la bouche du cheval et tenue par les deux extrémités dans la main du cavalier ; pour étriers, des lanières terminées à l’extrémité en V renversé avec adjonction d’une tige de bois transversale réunissant les deux jambages du V et destinée à supporter le pied du cavalier. Hommes et femmes étaient couverts d’une peau de guanaco, la tête nue, les cheveux flottants et portant dans le bras droit un lazzo ou lacet. Ce lazzo est, comme en sait, une longue courroie portant à une de ses extrémités un corps pesant comme une pierre ou mieux un morceau de fer ou

  1. Ces deux animaux sont communément appelés tigre et lion d’Amérique parce qu’ils ont des analogies avec les espèces de même nom de l’ancien continent.

    Le jaguar, si dangereux qu’il soit, est bien loin d’atteindre jamais aux proportions du vrai tigre d’Asie ; sa taille est celle de la panthère ; il est grisâtre, à taches fauves bordées de noir.

    Le couguar est beaucoup plus petit que le lion, sans crinière, roux, avec des taches de même couleur plus foncée. Généralement long d’un mètre et haut de cinquante centimètres, il n’est nullement dangereux pour l’homme.

    Le guanaco (camelus huanacus de Buffon) ne ressemble nullement à un chameau ; c’est au contraire un animal élégant, à cou long, à tête fine, à corps aplati, à jambes longues et grêles, à poil très-fin, fauve, taché de blanc, d’une agilité remarquable. J’ai