Page:Le Tour du monde - 03.djvu/211

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Un village construit à l’européenne, groupé autour d’une petite église dont la flèche élégante, quoique modeste, semblait percer la cime des arbres qui entourent le rustique établissement ; le tintement religieux de la cloche qui sonnait l’angelus du soir ; un troupeau que des bergers ramenaient des pâturages voisins, tout, jusqu’aux bruyères qui hérissaient le sol entre les troncs majestueux de la forêt, et la neige qui couvrait la campagne, éveillait en nous ces souvenirs si chers de la patrie absente.

Le Tour du monde-03-p211.jpg

À peine avions-nous eu le temps d’admirer cet agreste paysage, que le commandant de la petite colonie venait nous souhaiter la bienvenue et nous inviter à passer la soirée dans sa maison[1]. Trop heureux de rencontrer dans ces sauvages contrées des hommes auxquels il nous fût possible de communiquer nos idées, nous n’eûmes garde de manquer à cette bonne invitation.

La bourgade est à quelques centaines de mètres de la mer ; on s’y rend par un sentier large, bien tracé, mais que l’obscurité de la nuit et la neige qui donnait à toute la surface du sol une uniformité trompeuse, ne nous permirent pas de suivre, sans quelques-uns de ces incidents qui sont, pour les voyageurs, le désespoir du moment et le charme des souvenirs ultérieurs.

Le commandant chilien nous avait préparé une petite soirée toute cordiale, en compagnie de sa jeune femme et du curé de la paroisse, moine gras et rubicond, dont la conversation nous eût sans doute beaucoup intéressé s’il n’avait eu, ce jour-là, quelque paresse à ouvrir la bouche. On s’entretint de beaucoup de choses, de l’Europe d’abord, de l’Amérique ensuite, et surtout de cette partie de l’Amérique que notre hôte tenait sous sa direction. « Le séjour, disait-il, n’était pas des plus gais, surtout en hiver ; les communications avec la métropole étaient bien rares, elles n’avaient lieu que deux fois par

  1. L’emplacement choisi pour jeter les premiers fondements de la colonie Magallanes réunit le double avantage d’être utile à la navigation du détroit et aux travaux agricoles. La partie orientale de la presqu’île de Brunswick est sans doute la contrée la plus belle et la plus intéressante du détroit ; elle offre en abondance des forêts, des prairies et de gras pâturages. La défense de la colonie contre les attaques des Indiens, d’ailleurs très-pacifiques et en fort petit nombre, est très-facile, grâce à sa propre situation, car elle tient seulement au continent par un isthme étroit. C’est en outre la station d’un navire de guerre chargé de veiller aux besoins de la colonie, et de donner des secours et des renseignements aux navires qui font la traversée des détroits ou qui y séjournent pour la pêche de la baleine. Des chemins ont été frayés le long de la côte, depuis l’ancien port de San Felipe jusqu’au cap Noir, pour relier entre elles différentes vallées et ports du littoral.

    Enfin des explorations fréquentes dans l’intérieur des terres, des essais d’acclimatation de plantes et d’animaux utiles, sont d’un heureux présage pour l’avenir de la colonie.

    (Essai sur Le Chili, par V. Perez-Rosalès)