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lées présentent les armes ; et la Néva est là calme, glacée, immobile au milieu de l’animation que présentent ses bords.

La fête militaire succède aux pompes de la religion. L’empereur remonte à cheval, et suivi d’un brillant état-major, passe devant le front de chaque régiment ; il est accueilli par de frénétiques hourras, puis, venant se placer devant la porte du palais, vis-à-vis la glorieuse colonne Alexandrine, il assiste au défilé des troupes qui passent devant lui en l’acclamant de nouveau. C’est en ce jour que l’on peut admirer ces militaires d’élite, ces hommes choisis un à un selon le régiment auquel ils doivent appartenir ; cette cavalerie dont chaque cheval est digne d’être monté par un général, cette uniformité dans la couleur de leur robe. C’est encore alors que l’on peut remarquer la régularité des mouvements, la précision des manœuvres. Ce qui frappe surtout l’étranger, au milieu de cette magnifique garde impériale, c’est l’escorte particulière de l’empereur[1], aux costumes asiatiques, aux chevaux relativement petits, mais pleins de feu. L’empereur ne se retire que lorsque le dernier peloton a défilé devant lui, que la dernière acclamation s’est fait entendre.

Le lendemain de cette belle fête, bien enveloppé de fourrures, assis dans un traîneau glissant légèrement sur le sol glacé, par une de ces splendides soirées d’hiver où la neige étincelle comme des diamants aux rayons de la lune, je me dirigeais vers le palais. Semblables à des ombres silencieuses, de toutes parts affluaient vers le même lieu d’élégants équipages, aux chevaux fougueux, et le bruit de leurs pas était amorti par le blanc linceul qui recouvrait la terre. De toutes les fenêtres du palais s’échappaient des torrents de lumière, saisissant contraste avec la douce clarté bleue que tamisait le ciel. En pénétrant dans le palais, je fus ébloui : une nuée de valets de pied, d’huissiers, revêtus de livrées d’une richesse et d’une élégance suprême, s’échelonnaient le long des escaliers, garnissaient les antichambres. Les trois mille invités arrivaient successivement. Quelles toilettes ! que de perles, de rubis, de diamants ! Il me semblait comme dans ce conte de fées voir réunies toutes les richesses de la terre. Les uniformes étincelant de broderies étaient constellés de décorations ; tous les grands noms dont s’honore la Russie avaient là des représentants ; le corps diplomatique, au grand complet, se réunissait près de la porte par où devait entrer le souverain. En face, les dames, semblables à une de ces palissades de camélias où les fleurs recouvrent les feuilles, formaient un groupe aux couleurs chatoyantes, où l’éclat des yeux le disputait à celui des pierreries. L’immense salle Blanche[2], dont l’éclairage était féérique, se remplissait à vue d’œil, lorsque la porte du fond s’ouvrit, et l’empereur fit son entrée, donnant la main à l’impératrice, précédé par le grand maréchal de la cour, comte Chouvaloff, suivi des grands-ducs, ses frères, de Mmes les grandes-duchesses, du comte Adlerberg, ministre de la maison de l’empereur ; de quelques dames, du chambellan de service et des aides de camp. L’empereur avait revêtu l’uniforme des hussards de la garde ; quant à l’impératrice et à Mmes les grandes-duchesses, tout ce que l’imagination peut rêver de plus riche et de plus élégant formait la toilette de ces belles princesses, qui semblaient porter sur elles les trésors de Golconde et de Visapour.

La polonaise[3] commença immédiatement, et sitôt après les quadrilles se formèrent. Deux orchestres, placés dans une galerie supérieure, exécutaient les airs de danse les plus nouveaux. Il faut avoir vu exécuter la polka, la mazurka sur leur sol natal pour se faire une idée de la grâce de ces danses nationales ; les lanciers, alors dans toute leur nouveauté, alternaient avec elles. Les grands-ducs semblaient s’être érigés en maîtres de cérémonies ; c’étaient eux qui organisaient les quadrilles, qui les guidaient dans leurs passes variées. L’empereur se promenait de groupe en groupe, s’entretenant avec affabilité avec ceux qui les composaient. Le bal était alors dans tout son éclat, mais bientôt ce vaste salon devint désert : l’heure du souper était arrivée.

Le couvert était dressé dans une immense salle ou plutôt une longue galerie nommée salle Nicolas[4], éblouissante de lumière ; au centre se trouvait la table impériale couverte de vaisselle d’or massif, de surtouts fabuleux. Une palissade de hauts camélias en fleurs servait de fond à ce riche tableau ; trois rangées de tables régnaient le long de la galerie ; l’une d’elles était recouverte du surtout que l’empereur Nicolas avait acheté à Londres au prix d’un million. C’était celle destinée au corps diplomatique ; M. Jean Tolstoï, ministre adjoint des affaires étrangères, en faisait les honneurs. Sur les autres, on pouvait voir les progrès que l’art de l’orfévrerie avait accomplis depuis le règne de l’impératrice Catherine II. Les produits les plus estimés de Sèvres et des manufactures de Saxe complétaient ce merveilleux ensemble, qu’accompagnaient quatre immenses dressoirs couverts de plats d’or et d’argent ciselés, où le fini du détail se disputait à la matière. Une nuée de maîtres d’hôtels, à l’habit écarlate galonné d’or, de valets de pied à la livrée impériale, accomplissaient le service avec célérité et sans confusion. L’impératrice et quelques hauts dignitaires, quelques dames désignées d’avance prirent place à la table impériale. L’empereur parcourut un moment le salon, puis s’assit à une place qu’il trouva vacante. Quelque

    bles. On m’a assuré, je ne l’ai pas vu, que dans les campagnes les paysans font un trou dans la glace pour se plonger dans cette eau nouvellement bénite.

  1. Elle se compose de deux cents hommes du Caucase ; vingt-cinq Géorgiens, vingt-cinq Lesghiens, vingt-cinq hommes du Daghestan, et autant de la province d’Erivan, plus cent Cosaques à la tunique écarlate. Chaque peloton de vingt-cinq hommes porte le riche costume du pays auquel il appartient, et l’on remarque surtout le peloton revêtu de la cotte de mailles et du casque. Lorsque je vis ces magnifiques escadrons, les vingt-cinq Géorgiens étaient tous princes, knias.
  2. C’est le nom de la salle où se donnent les grandes fêtes. Elle est revêtue de stuc blanc, et toute l’ornementation est dorée.
  3. La polonaise est plutôt une promenade qu’une danse à laquelle presque tout le monde prend part.
  4. Ce nom provient d’un portrait équestre de l’empereur Nicolas ier, qui orne ce salon.