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Le premier jour de l’année est, comme celui de Noël, consacré aux visites, et n’a rien d’ailleurs qui le distingue des autres. Il n’en est pas de même de l’Épiphanie ; c’est une grande fête dans l’empire de Russie. Dans les villes, dans les bourgs, dans les moindres villages, là où il y a un prêtre et un cours d’eau, ces dernières sont bénites. Cette fête, nommée Yordann en souvenir du Jourdain, se célèbre à Saint-Pétersbourg avec grand éclat. Sur le bord de la Néva, devant le palais, on élève sur la glace un temple richement orné et élevé de plusieurs marches au-dessus du niveau du quai. Le plancher en est interrompu au centre, juste au-dessus d’un trou fait dans la glace laissant apercevoir l’eau limpide du fleuve. Ce jour-là toute la cour, les aides de camp de l’empereur se réunissent dans les riches appartements du palais ; une messe solennelle est célébrée par le métropolitain de Saint-Pétersbourg et Novgorod dans la magnifique chapelle, où retentissent les voix sans égales des chantres. Tous les grands dignitaires de l’Église y assistent revêtus de leurs plus beaux ornements ; mais avant de décrire le grand spectacle qui va suivre, il est bon de dépeindre le théâtre où il va s’accomplir. Le palais de l’Empereur, vaste et imposant monument, s’élève sur la rive gauche de la Néva ; la façade du nord en est séparée par le quai de la Cour, en amont du fleuve ; ce quai est bordé par l’Ermitage, la caserne monumentale des Préobrajensky, de superbes hôtels parmi lesquels on remarque la demeure du grand-duc Michel, frère de l’empereur, et se termine au palais de Marbre, splendide résidence du grand-duc Constantin Nicolaëvitch. Une place, un boulevard séparent en aval le palais impérial des immenses bâtiments de l’Amirauté au-dessus desquels s’élève une flèche aiguë d’une hauteur considérable. Devant la façade méridionale du palais une place demi-circulaire au centre de laquelle se dresse la colonne monolithe élevée à la mémoire de l’empereur Alexandre ier, le sépare des bâtiments des ministères qui forment hémicycle ; au centre une arcade d’une grande portée surmontée d’un quadrige établit la communication avec les quartiers principaux de la ville. À la continuation de cette place, devant la façade sud de l’Amirauté, se trouve l’immense place du même nom, bornée d’un côté par le boulevard qui règne autour du monument, et de l’autre par des constructions grandioses au nombre desquelles on remarque le ministère de la guerre. La place de Saint-Isaac vient à la suite : d’une superficie plus considérable encore, son périmètre est tracé par l’église splendide qui lui donne son nom, par le palais du Sénat et la troisième façade de l’Amirauté. Au centre, dominant le fleuve, la statue colossale de Pierre le Grand semble encore commander à cette Néva qu’il a domptée. Sur la rive opposée devant le palais de Marbre se dresse la sombre forteresse de Saint-Pétersbourg d’où jaillit la flèche aiguë de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, qui renferme les tombes des souverains de Russie de la dynastie des Romanoff. Devant le palais impérial, le fleuve, après avoir baigné le pied du quartier dit le vieux Saint-Pétersbourg, se divise en deux branches enserrant entre ses bras l’île de Basile, Vassili-Ostroff, siége du commerce le plus actif. À cette pointe s’élève la Bourse et ses deux colonnes rostrales, puis cette longue ligne de monuments va se perdre dans la brume que forme l’éloignement.

Dès le matin, les trois places géminées sont occupées par la garde impériale formée en masses compactes. Si le thermomètre n’accuse que cinq degrés[1] au-dessous de zéro, les troupes sont revêtues de leurs brillants uniformes ; si le froid est plus intense, elles sont couvertes de la solide capote grise que porte toute l’armée, infanterie et cavalerie. L’année où j’assistai à cette magnifique cérémonie, l’hiver avait tardé à s’établir, depuis quelques jours seulement il semblait assuré ; une neige étincelante recouvrait la terre, le ciel était clair, brillant, nuancé de teintes roses, le froid se montrait clément. Les troupes dans leur plus belle tenue, irréprochable, recouvraient de leur masse compacte le vaste espace. À l’issue du service divin, la cour se forma en procession sur deux rangs, les huissiers et les gens de service en avant, les moins qualifiés de la cour venaient ensuite, suivis des charges puis des grandes charges de la couronne, précédant le groupe brillant où se trouvent l’empereur entouré des grands-ducs ses frères, des ministres, celui de la maison de l’empereur près de sa personne, de ses aides de camp généraux, des généraux de sa suite, de ses aides de camp, de ses pages ; le clergé, les hauts dignitaires de l’Église, les chantres marchant en tête, précédés ou accompagnés de bannières aux vives couleurs. Tout le monde a le casque ou le chapeau à la main[2]. Ce cortége, éblouissant d’or, de diamants, de broderies, traverse à pas lents les splendides appartements, la cour d’honneur, se dirigeant, en faisant le tour du palais à l’extérieur, vers le lieu où s’accomplira la cérémonie sainte. Le souverain, les membres de la famille impériale, quelques généraux sont à cheval, et mettent pied a terre près des marches, recouvertes de tapis, qui donnent accès au monument, près duquel sont groupés les drapeaux de la garde, les bannières de la procession. Là, lorsque l’empereur et sa suite ont pris place à l’intérieur, la cérémonie commence ; elle est accompagnée des chants mélodieux de l’Église grecque orthodoxe. Le métropolitain appelle la bénédiction de Dieu sur les eaux qui jaillissent dans toute l’étendue de l’empire, qui fécondent les champs ; et, prenant la croix sainte, il la plonge dans le gouffre béant au fond duquel apparaît l’eau limpide du fleuve. À ce moment le canon fait entendre sa voix de bronze, un nuage de fumée enveloppe les quais, le palais ; chacun veut toucher de ses lèvres cette eau bénite, la foule est grande là où une fissure dans la glace permet d’en puiser[3] ; les troupes agenouil-

  1. Réaumur ; 6° 2/10e cent.
  2. Quelque temps qu’il fasse, personne n’a ni surtout ni fourrures, et jusqu’à la fin de la cérémonie on reste tête nue.
  3. L’année auparavant, j’assistai à Tiflis à la même cérémonie. Il faisait douze degrés de chaleur, et la rivière, le Koura, était couverte de fidèles qui y entraient tout entiers, ou avec leurs chevaux, et les bords étaient littéralement assiégés de gens, hommes et femmes, qui venaient puiser cette eau dans tous les vases possi-