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tombe presque horizontalement, en flocons menus, résistants, cristallisés, si elle crie sous le pied alors qu’on la foule, oh ! alors c’est la bonne neige, celle qu’on attendait, celle qui assure les communications faciles ; adieu alors au paletot, à l’incommode chapeau, il faut endosser la pelisse, il faut se couvrir la tête de la casquette ou du bonnet fourré.

La neige, la bonne neige, celle qui tient, est enfin tombée ; le temps est superbe, le soleil brille dans un ciel d’une couleur opaline, sur lequel courent de légers nuages roses, la brume du matin en se glaçant a déposé sur chaque rameau des arbres du jardin d’Été ou du palais Michel une cristallisation d’une blancheur éblouissante ; on les dirait couverts de poudre de diamant. La foule se presse sur les vastes trottoirs de la perspective Nevki, foule élégante dans laquelle on remarque le commode paletot gris à la fourrure d’Astrakhan des officiers de la garde impériale revenus du camp de Krasnoë-Selo, où ils ont assisté aux grandes manœuvres pendant une partie de l’été. Les calèches, les traîneaux passent rapides comme l’éclair, croisant les kibitkas[1], attelés de trois chevaux aux harnais constellés d’ornements de cuivre étincelant. Chaudement enveloppé dans ma pelisse, je jouissais de cette fête de la nature du nord, lorsque je fis la rencontre d’un de mes amis qui me proposa d’aller à quinze verstes, sur la route de Peter-Hoff, dans un traktir fameux, à Krasnoë-Kabak, manger une batvinia[2]. « Je viendrai vous prendre à huit heures, ajouta-t-il, tenez-vous prêt. » La dernière idée qui me serait venue, pensais-je en moi-même, si j’étais à Paris, serait d’emmener quelqu’un à Montmorency, à huit heures du soir, à la fin de décembre, même pour lui offrir un pâté de Strasbourg. Mon hôte sait ce qu’il fait cependant, ne nous pressons pas de juger. À l’heure dite, un élégant kibitka attelé de trois vigoureux chevaux nous emportait avec une vertigineuse rapidité. Bientôt, laissant les quartiers populeux, nous entrâmes dans de longues rues désertes, tracées seulement par des murs de planches servant à enclore des terrains vagues, au milieu desquels s’élèvent, à des distances irrégulières, des maisons de bois. Mais à peine eûmes-nous franchi la porte de la ville que la scène changea. La route était bordée de chaque côté de charmants cottages entourés d’arbres. Les étoiles étincelaient dans l’azur, la lune dans son plein répandait sur tous les objets une lumière douce et transparente qui rendait plus éclatante la blancheur de la neige que semblait refléter le ciel. Aucun souffle d’air ne faisait remuer le plus petit rameau des bouleaux dont la blanche écorce brillait comme des rubans d’argent ; par quelques échappées nous apercevions sur notre droite le golfe de Finlande immobile sous sa croûte glacée que recouvrait la neige, devant nous était l’espace, l’infini. Et nos chevaux semblaient avoir conscience de cette immensité, ils galopaient comme jadis dans les steppes sans limites où ils étaient nés, dévorant l’espace, et envoyant derrière eux, comme autant de projectiles, les mottes de neige détachées par leurs sabots ferrés à glace. Les cloches du douga[3] faisaient entendre leurs notes sonores, avertissant les paisibles traîneaux de roulage de l’arrivée de cette trombe de chevaux qui aurait renversé tout sur son passage. Le conducteur, debout sur le devant du traîneau, animait son attelage à voix basse ; de temps en temps un béreguisse (garde à vous), un peu plus accentué, avertissait un retardataire de se ranger. Chaudement enveloppé dans ma pelisse, j’avais oublié la batvinia promise, Krasnoë-Kabak ; il me semblait, dans un rêve fantastique, être entrainé à travers l’espace, nager dans un océan d’éther ; les chevaux, entourés de la vapeur qui s’exhalait de leur corps en sueur et de leurs naseaux, me semblaient voler à travers les nuages ; et les cottages, les habitations de plaisance, les massifs d’arbres chargés de neige disparaissaient derrière nous comme autant de fantômes qui semblaient se succéder à l’évocation d’une fée.

Tout a une fin, même une vision ; la mienne s’acheva devant une grande maison en bois peinte en gris[4] : nous étions arrivés à Krasnoë-Kabak. La maison vivement éclairée à l’intérieur envoyait par l’ouverture de chaque fenêtre des éclats d’une lumière rougeâtre que reflétait la neige et qui semblait embraser les arbres qui lui faisaient face. Une chaleur douce, égale, régnait au dedans, délicieux contraste avec les vingt degrés de froid que nous venions de supporter. Cette maison, cottage à l’extérieur, n’affectait pas à l’intérieur des allures de palais, mais tout y était convenable et propre, le salon était suffisamment orné et surtout parfaitement éclairé ; on reconnaissait que les hôtes habituels ne devaient être ni des mougiks ni des soldats ; dans un de ses angles on pouvait remarquer les saintes images, de ce style byzantin, que l’on retrouve dans l’appartement le plus splendide et jusque dans la moindre chaumière en Russie, et devant lesquelles brille une lampe toujours allumée. À peine assis, le somovar[5] parut sur la table escorté d’un plateau portant une théière de Chine à faire envie à un mandarin, avec une dose savamment mesurée d’un thé que le chef du Céleste-Empire n’eût certainement pas dédaigné, deux grands verres à boire et une assiette sur laquelle se trouvaient des tranches minces de citron, ainsi qu’un petit

  1. Le kibitka est le traîneau de voyage. Il est plus vaste que celui de ville, recouvert d’une capote et attelé en troïka, à trois chevaux. À l’avant de chaque côté se trouvent deux espèces de garde-neige, faisant saillie de chaque côté pour garantir les voyageurs de celle que lancerait le pied des deux chevaux de droite et de gauche. Le cocher conduit debout.
  2. La batvinia est une soupe au poisson, une espèce de bouillabaisse.
  3. Le douga est cet arc de bois de forme ogivale qui est au-dessus du garot du cheval et sert à réunir le collier et les brancards. Le cheval du milieu n’a pas de traits.
  4. Krasnoë-Kabak veut dire le cabaret rouge, peut-être la maison a-t-elle été rouge primitivement ; mais krasnoë, rouge, emporte avec soi, en russe, une idée de beauté : krasnoë kriltso, le perron rouge, au palais du Kreml, à Moscou, n’est nullement de cette couleur, mais c’est un des beaux détails du palais.
  5. Somovar, que l’on prononce samavar, est la bouilloire russe, c’est un vase au milieu duquel se trouve un cylindre où l’on met du charbon allumé. Ces vases en cuivre brillant sont généralement d’une forme charmante ; on les trouve partout, même chez les plus pauvres paysans. Les plus estimés se font à Toula.