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UN HIVER À SAINT-PÉTERSBOURG,

PAR M. BLANCHARD.
1856-1857. TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Arrivée à Saint-Pétersbourg. — Premier aspect de cette capitale. — Préparatifs pour l’hiver. — Les poêles. — La neige. — Les glaçons. — Leur débit et leur transport.

Pendant l’été de 1856, j’entrepris le voyage de Saint-Pétersbourg où je n’avais l’intention de passer que peu de temps. L’accueil bienveillant que je rencontrai près de quelques personnes à qui j’adresse ici l’expression de ma reconnaissance, me fit modifier ma résolution première, et ce ne fut plus par semaines que je comptai mon séjour en Russie, mais bien par années.

J’arrivais par la mer d’Allemagne et la Baltique ; le navire qui me portait étant construit de manière à naviguer sur les bas-fonds qui se trouvent à l’embouchure de la Néva, put doubler Kronstadt, et venir s’amarrer sur le quai animé de Vassili-Ostroff.

À peine débarqué je m’élançai sur un drojky ; on a si souvent parlé de ce genre de véhicules que la description en serait superflue. De nombreuses voitures sillonnaient le pont Nicolas que je devais traverser pour me rendre dans l’intérieur de la ville ; de là je dominais le fleuve ; aussi loin que la vue pouvait s’étendre, je voyais sur les deux rives une quintuple rangée de longs bateaux remplis de bois à brûler ; en pénétrant dans la ville, je remarquai que l’eau des canaux disparaissait également sous une semblable charge. De longues files de telegas chargées de ce combustible se dirigeaient à pas lents dans les différents quartiers de la capitale : on était au commencement de l’été, tout se préparait déjà pour l’hiver.

C’est que l’hiver est la préoccupation constante dans le nord de la Russie ; mais aussi quel bon parti les Russes ont su tirer de leur rigoureux climat ! Ce temps, qui dans d’autres pays est synonyme de souffrance, signifie, au contraire, bien-être et facilité pour tout, abondance pour tous. C’est le moment des joyeuses réunions, de la vie en plein air ; si les travaux de la campagne sont suspendus, le paysan trouve dans les villes un salaire assuré. Dans un pays de plaines comme la Russie, quelle grande route, si bien entretenue soit-elle, peut valoir ce beau tapis de neige où les chevaux peuvent traîner sans peine les plus lourds fardeaux. Pendant l’été la navigation fluviale approvisionne les différents centres de population de marchandises encombrantes, de grains, de fer, de briques, de bois de chauffage et de construction. Pendant l’hiver les provisions de bouche abondent sur les marchés : les bords de la mer Blanche, les rives du Volga envoient à Moscou et à Saint-Pétersbourg leur contingent, les poissons de l’Océan et le sterlet des grands fleuves, le gibier d’Arkhangel et les fourrures de la Sibérie. Il est telle gelinotte, tel coq de bruyère qui a parcouru huit cents verstes depuis qu’ils sont tombés sous le plomb du chasseur : si la glace tue, parfois elle conserve.

Ce qui frappe tout d’abord dans Saint-Pétersbourg, c’est la grandeur des maisons, la largeur des rues. C’est bien une ville sortie d’un seul jet d’un cerveau puissant ; comme Minerve, elle naquit tout armée. À mon arrivée, il n’y avait plus personne en ville, me disait-on, on l’avait désertée pour la campagne ; et cependant les voitures se pressaient dans les rues, mais quelques mois après je pouvais juger par moi-même de la différence.

La promenade aux îles de l’embouchure de la Néva, de fréquents voyages aux résidences impériales de Peter-Hoff et Tzarskoe-Selo remplissaient pour moi le temps que je ne consacrais pas à visiter les monuments de Saint-Pétersbourg, les richesses incalculables de l’Ermitage. Puis, appelé par une auguste volonté à assister au couronnement de l’empereur Alexandre II, à Moscou, je devais ensuite passer mon premier hiver sous le ciel clément de la Géorgie ; ce ne fut que l’année suivante que, revenu dans le Nord, je pus faire connaissance avec ce terrible hiver qui n’effraye que ceux qui ne connaissent pas les agréments qu’il procure.

Octobre est arrivé ; hier, les arbres étaient verts encore, chargés de feuilles : pendant la nuit il a fait une petite gelée, et les tilleuls sont dépouillés, et leurs feuilles font un tapis de verdure à leur pied. Les bouleaux résistent encore, mais le lendemain, leurs frêles rameaux dessinent seuls sur le ciel de délicates arabesques, et tout autour le terrain est jonché de leur parure. À une pluie assez persistante se mêlent parfois quelques flocons de neige, les vents soufflent avec violence, vents humides qu’envoie la Baltique ; parfois ils tournent au nord, puis au levant, et un froid sec et vif annonce l’arrivée de l’hiver, ou pour mieux dire, il est déjà venu.

Mais l’on s’est armé contre lui : depuis quelques jours de doubles fenêtres sont venues renforcer le rempart de verre qui défend contre l’air extérieur. Soigneusement mastiquées dans tous leurs joints, dans toutes leurs fissures, elles ne doivent plus s’ouvrir que lorsque le printemps sera bien établi, et pour surcroît de précaution un lit de sable fin de quelques centimètres d’épaisseur est répandu entre les deux châssis ; nivelé avec soin ce parterre en miniature est couvert dans quelques