Page:Le Tour du monde - 03.djvu/19

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


L’héritage du Portugal, lors de la chute rapide de cette petite nation, épuisée par un siècle d’efforts gigantesques qui embrassaient le monde, échut aux Français dans la Sénégambie. Mais il ne paraît pas que les huit compagnies successivement fondées pour l’exploitation du commerce du Sénégal, et qui s’écroulèrent les unes sur les autres, entre les années 1626 et 1758, aient apporté, dans l’occupation du cap Vert, de l’îlot de Gorée et dans la fondation de Saint-Louis, des idées plus larges que celles des Portugais. Il faut néanmoins faire une honorable exception pour le directeur d’une de ces compagnies, André Brue, qui géra les postes du Sénégal à plusieurs reprises, de 1697 à 1720. C’est à lui que la géographie doit ses premières notions exactes sur le fleuve jusqu’aux cataractes de Felou, sur son affluent, la Falémé, et sur le Bambouk, dont il fit explorer les cantons aurifères.

C’est encore à cet administrateur, homme d’État, que remontent les premiers plans de colonisation réelle pour le Sénégal, plans dont les tergiversations ou la faiblesse des gouvernements et les malheurs des temps ont fait ajourner pendant plus d’un siècle la réalisation.

Tombé au pouvoir des Anglais en 1758, reconquis par la France en 1777, pour être encore reperdu par elle pendant les guerres du premier Empire, le Sénégal, avec Gorée son annexe, ne nous fut définitivement rendu qu’en 1817. La Méduse, frégate de sinistre mémoire, y portait les fonctionnaires et les troupes chargés de le recevoir des mains des Anglais, lorsqu’elle périt dans un naufrage que pendant longtemps on aurait pu regarder comme un symbole néfaste de l’avenir réservé à notre établissement sur la terre sénégalaise.

Depuis cette époque, quinze gouverneurs y avaient passé sans y apporter de changements marquants, sans que le souffle du moindre progrès y eût vivifié le plus petit germe d’avenir colonial. Cette terre, en dépit des éloges que lui avaient donnés les naturalistes, en dépit de ses riches productions et de sa fécondité, discutable seulement dans le voisinage de la mer, semblait maudite. Aucun émigrant ne venait lui demander la subsistance que la patrie ne peut pas toujours offrir, nul colon ne venait s’y installer à demeure. C’est qu’en réalité, malgré deux siècles d’occupation, ce n’était pas une colonie. Le peu d’Européens qui l’habitaient, une centaine au plus, y vivaient ramassés sur un îlot de sable, sans terre végétale, sans arbres, sans gazon. Ils n’y étaient pas propriétaires du sol, ne voulaient ni ne pouvaient le devenir, ne venaient là que pour demander aux chances aléatoires d’un trafic de plus en plus mesquin la réalisation d’une modeste fortune, et s’enfuir dès que ce but était atteint.

À la place des promenades pittoresques dont abondent les véritables colonies ; au lieu des jardins odorants, des douces causeries le soir sous les feuillages des palmiers et des pamplemousses, Saint-Louis n’offrait à ses douze mille habitants que du sable mouvant, un soleil de plomb, des maisons blanches réfléchissant des rayons brûlants, et parmi une population très-variée en couleur et en guenilles, quelques jeunes et brillantes signares, nées du mélange des races du Nord et du Midi, décorant souvent d’un nom aristocratique de l’ancienne France le luxe effréné, les mœurs faciles, l’ignorance profonde et les fascinations dangereuses des Èves noires, brunes ou jaunes de l’Afrique et de l’Orient.

Quant aux deux ou trois anciens fortins que nous disputions encore le long du fleuve aux Maures et à Al-Hadji le prophète, ce n’étaient que des lieux d’échange, d’anciens bazars d’esclaves transformés en marchés pour les gommes du Sâh’ra, les peaux des troupeaux foulhs et quelques grammes d’or arrachés aux eaux de la Falémé et aux alluvions du Bambouk.

Il n’y a pas plus de six ans, au jour actuel, que les Français établis à Saint-Louis, près de l’embouchure du Sénégal, avec un comptoir à Bakel, dans le haut du fleuve, et une succursale à Sénoudébou, dans la Falémé, n’élevaient pas leurs prétentions au-dessus de celles de commerçants qui se soumettent à toutes les conditions qui leur sont imposées pour faire des échanges avec les indigènes.

Aucun terrain ne nous appartenait en droit et d’une manière définitive, puisqu’il y avait toujours une redevance annuelle à payer pour tout point occupé par nous, même pour le terrain de Saint-Louis, que le chef du village de Sor, village de dix huttes en paille, regardait comme sa propriété. Partout où l’on voulait faire du commerce, il fallait d’abord payer, sous le nom de coutumes, des droits aux chefs indigènes, avant même de savoir si l’on ferait des affaires ou non. Ainsi, l’on payait par navire jusqu’à six cents francs aux escales ou marchés de gommes des Maures, et l’on payait encore pour avoir le droit d’envoyer ces gommes à Saint-Louis pendant la traite. Le gouvernement payait un tribut au chef de Sor, à une portée de canon de Saint-Louis, aux chefs de Oualo, au roi du Cayor, aux rois et princes maures des Trarzas, des Braknas, des Douaïchs, des Askeurs, à l’almamy du Fouta, au chef du Dimar, aux roitelets du Gadiaga, l’almamy du Bondou et à une foule de personnages secondaires, même aux esclaves et aux valets des chefs.

Des traités passés au nom du roi de France, par lesquels le gouvernement s’engageait à payer ces humiliantes coutumes, traités commençant par ces mots pompeux : « Au nom du Dieu créateur du ciel et de la terre… » etc., finissaient par ceux-ci : « Le gouvernement payera au brak du Oualo dix bouteilles d’eau-de-vie, etc., etc. ; à son domestique, deux bouteilles d’eau-de-vie et une barre de fer ; à la princesse Guimbotte, une petite malle, une pièce de mousseline, quatre bouteilles d’eau-de-vie, dix têtes de tabac et cinq cents grammes de clous de girofle ; plus, pour sa ration de vivre, une dame-jeanne d’eau-de-vie !!! »

Mais pour se faire une idée de ces monarques, il faut se reporter à ces temps, vantés par les poëtes, où princes et rois allaient, comme de simples villageois, couper dans la forêt voisine le bâton qu’ils appelaient un sceptre ; où, pasteurs de troupeaux aussi bien que de peuples, ils menaient eux-mêmes leurs bœufs et leurs moutons au pâturage et quelquefois aussi leurs sujets au marché. Quant