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trine, son abdomen, ses épaules, tout son individu faisait boule ; par contre, sa tête, belle et intelligente, était haute et bien dégagée. Ce monsieur faisait l’effet de ces jeux d’enfants où l’on associe à volonté à un corps une tête n’ayant aucune harmonie avec lui. Il faut avoir vu ce phénomène pour en juger. Chose singulière, sa tête était si noble et si mélancolique qu’on n’avait nulle envie de rire à son aspect.

L’avenue du local où se donnait la fête était ornée de drapeaux, de guirlandes, de jolies femmes et même de la devise suivante, choisie par les bourgeois de Christiansund :

« Fidélité solide comme le rocher sur lequel nous bâtissons nos maisons. »

Repartis le soir même, nous étions le lendemain dans le Drondhjelmfjord qu’entoure un cadre de montagnes d’un ton bleu violet, bien découpées sur une atmosphère extrêmement claire. C’est là que repose la ville actuelle de Drontheim, la Nidaros des vieux rois de la mer ; c’est dans sa vieille cathédrale qu’on couronne encore leurs successeurs modernes.

L’aspect de la ville, vue des montagnes qui la dominent, est saisissant. Bâtie en amphithéâtre, au bord de la mer et à l’embouchure de la Nida, elle se détache sur de belles collines vertes ; une chaîne de montagnes borne l’horizon. L’intérieur de cette cité est loin néanmoins d’offrir au touriste le cachet original de Bergen ; les maisons sont en bois, les rues larges ; sur le rivage de la mer, des magasins bâtis sur pilotis et formant des galeries adjointes et ouvertes du côté de l’eau, donnent accès aux bâtiments de pêcheurs.

Petite guerre des tirailleurs norvégiens. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Drontheim a un commerce considérable de poissons séchés, et ses habitants sont fort riches ; ayant des habitudes fort simples, les marchands entassent trésor sur trésor.

Nous nous logeâmes chez un particulier où nous eûmes l’occasion d’étudier les mœurs du pays.

Le dîner commence ici, comme dans toute la Scandinavie, par un verre d’eau-de-vie, accompagné d’une foule de hors-d’œuvres, sardines, harengs, fromages, radis, etc. ; puis on mange au milieu du dîner un potage souvent fort singulier, par exemple, du hareng détrempé dans une conserve de cerises, ou de la bière mêlée à du lait.

La cathédrale de Drontheim fut jadis la plus belle du nord ; ce qu’il en reste rappelle par ses charmants détails celle de Rouen. Le chœur surtout est des plus élégants comme proportions et richesse d’ornements ; entouré de galeries et de colonnes de marbre qu’un replâtrage moderne n’a pu entièrement gâter, il est séparé de la nef par un portique ou jubé de trois ogives d’une légèreté admirable.

On a garni les murs du temple d’une multitude de petites loges en bois, à rideaux de soie de toutes couleurs, qui le font ressembler à un théâtre. Ce monument, bien qu’altéré dans ses formes par plusieurs incendies, d’abord en 1328, puis en 1421 et en 1531, fait encore aujourd’hui honneur au douzième siècle qui l’éleva.