Page:Le Tour du monde - 03.djvu/177

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Vue de l’île de Kragerö, à l’entrée du golfe de Christiana. — Dessin de M. de Saint-Blaise.


VOYAGES DANS LES ÉTATS SCANDINAVES,

TEXTE ET DESSINS DE M. DE SAINT-BLAISE[1].
1856. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




NORVÉGE.


Le Sognefjeld. — Église de Lomb. — Romsdalen. — Romsfiorden. — Drontheim. — Le camp de Sjordalen.

Une suite de crêtes, dominant à pic de vertes vallées où coule l’eau transparente des glaciers, nous amena, à la nuit tombante, au petit hameau d’Opthun, le dernier qui vivifie la pente du Sognefjeld. Trois familles complétement isolées du reste du monde forment toute sa population. Pendant qu’on nous préparait le dîner, je fis une étude de notre gîte et de ses environs : paysage digne du pinceau d’un Salvator Rosa. Perché sur une table de roc, le chalet se détache sur une masse de rochers sombres d’où jaillit une immense cascade ; la cour, remplie de nos chevaux, des guides et des habitants du hameau, était pleine d’animation. Marie, la fille cadette de notre hôte, une jolie blonde de dix-sept ans, au doux regard, me tint fidèlement compagnie pendant mon travail. Je la questionnai, tout en dessinant, sur son genre de vie, ses occupations et ses plaisirs. Le récit qu’elle me fit de la longueur de ses hivers, employés à filer continuellement de la toile, me parut empreint de la monotonie de son existence. La pensée de ne jamais voir au delà de ces rochers sauvages qui bordaient son horizon et formaient comme un rempart infranchissable entre elle et le reste des humains, dont elle avait ouï raconter des choses surprenantes, paraissait peser lourdement sur le cœur de cette autre Mignon.

« J’aimerais bien partir avec vous, me disait-elle naïvement, je voudrais aller du côté de la mer !…

— Et pourquoi ? lui disais-je.

— Je m’y embarquerais pour l’Amérique ; on dit qu’il y croît, en toute saison, des fruits et des fleurs de toute espèce, et que chacun y devient riche et heureux. »

Je tâchai de désillusionner cette jeune imagination et de la réconcilier avec son sort. Dans la soirée, elle voulut me servir de guide pour me faire admirer la cascade de la localité, course assez difficile ; du haut des roches glissantes qui dominaient le torrent, on risquait à chaque pas de rouler dans l’abîme ; Marie semblait voler comme un oiseau ; il est vrai qu’elle ne portait pas de souliers. Arrivé sur un roc dominant la chute, je m’assis pour contempler longtemps le spectacle effrayant du torrent en furie qui semblait vouloir broyer les rochers sauvages jetés en travers de sa course ; du reste, pas un brin d’herbe sur ses bords ; on ne voyait pas le moindre vestige de végétation dans ce rude paysage, non, pas plus que la

  1. Suite et fin. Voy. page 161.