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Femmes de Stavanger.

Nous avions retrouvé, non sans plaisir, notre yacht et nos hamacs à Stavanger ; aussi, après avoir un instant contemplé le brillant spectacle que nous offrait le port éclairé par la ville illuminée, après avoir prêté l’oreille aux bruits de musique militaire, aux hourras et aux chants populaires se perdant dans le lointain, nous levâmes l’ancre la nuit même aux clartés de la lune jetant ses pâles reflets sur le revers du Run.

Bourgeois de Stavanger, descendant des anciens rois de la mer.

Nous nous réveillâmes le jour suivant dans le Hardangerfjord, qui passe non sans raisons pour l’un des sites les plus pittoresques de la Norvége ; malheureusement, le temps était à la pluie, et les glaciers de Folge-Fonden, hauts de cinq mille trois cents pieds, ne montraient que leur cime arrondie et neigeuse au-dessus des nuages ; plus tard. je les revis dans toute leur splendeur. La baronnie de Rosendal, un des trois majorats isolés en Norvége nous arrêta ensuite un instant. Le rivage était couvert de paysannes en costume parfaitement uniforme : toque d’une forme singulière, cravate d’homme de coton rouge, veste noire, jupe noire et gilet écarlate : on aurait dit un régiment formé en bataille.

Le jardin du château donne une idée de la douceur de climat du Hardangerfjord : les noix et les abricots y mûrissent en plein vent. Le temps avait aussi repris un air de fête, et nous laissa pleinement jouir de la beauté du paysage qui se déroulait devant nous à chaque nouvel angle du golfe, que l’on prendrait pour un lac suisse. De ses montagnes escarpées jaillissent de nombreuses et murmurantes cascades avec des chaumières pittoresquement groupées sur les flancs des collines ; partout un air de bonheur. C’était un dimanche. Des bateaux chargés de paysans en costume de fête circulaient sur les ondes bleues du golfe et donnaient de la vie à ce charmant tableau. Vers midi, nous mîmes pied à terre à Ulne, petit hameau perché sur une verte montagne du Soerfjorden, dont l’aspect champêtre nous attirait malgré nous. Nous y vîmes la manière dont on prend le saumon au filet : on choisit une petite baie resserrée, dominée par un rivage à pic et dont on peut facilement fermer l’entrée avec la largeur du filet ; le pêcheur, perché sur la rive, interroge du regard la profondeur de l’eau ; dès qu’il voit le saumon pénétrer dans la baie, sans perdre un moment, il relève rapidement le filet couché au fond de la mer, et coupe ainsi la retraite au poisson, qui est ensuite harponné.

Notre halte suivante fut devant l’église d’Ullensvang dont le pasteur traitait le vice-roi ; une population de trois à quatre mille personnes, de tout sexe et de tout âge, se pressait sur cette place autour de son jeune monarque. Dans une si grande foule, bien des types, bien des costumes appelaient le crayon ; je fis quelques croquis. Loin d’être gênées par mon travail, les jeunes filles se disputaient la faveur de poser pour moi, et j’avais une vingtaine de jolies curieuses penchées sur mes épaules et exprimant bruyamment le plaisir qu’elles trouvaient à me voir travailler.

Des vieillards, par leur justaucorps écarlate orné de gros boutons d’argent, rappellent le costume du siècle de Louis XIV. Sur la pelouse, devant le presbytère, un violon faisait danser la jeunesse villageoise à laquelle s’était joint tout un essaim de demoiselles en robes blanches. Les filles de MM. les pasteurs circulaient parmi cette jeunesse dispersée dans la verdure, au milieu d’un cadre de montagnes ; c’était une véritable idylle. Le prince, charmé de l’accueil cordial qu’il avait reçu à Ullensvang, voulut à son tour procurer à ses hôtes un plaisir inattendu. Il proposa en conséquence à