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nous faire remarquer le détroit resserré de Langaarsund que nous traversions. Il est assez triste d’aspect ; nous nous trouvions au milieu d’un archipel de rochers nus d’un ton gris monotone ; çà et là pourtant, entre deux crevasses profondes, une petite oasis de verdure apparaissait comme pour rappeler au voyageur que cette contrée n’est pas absolument abandonnée par la Providence. Aussi ces petits ravins fortunés, où la végétation est d’une richesse et d’une force remarquables, ne manquent-ils pas d’habitants ; de jolis chalets de bois prouvent l’aisance de leurs propriétaires. Si la nature est avare de verdure, elle est d’autant plus généreuse au fond des eaux, ou les habitants puisent les éléments principaux de leur existence. À l’île de Kragerö où se trouve une petite bourgade de pêcheurs, notre cuisinier se munit d’une cargaison de homards et d’huîtres excellentes. Cette localité est dominée par un rocher énorme qui semble avoir été fendu en deux par la foudre.

Jusqu’ici nous avons navigué dans un archipel d’îlots ; au delà de Kragerö, nous entrons dans une mer plus vaste, et le roulis du navire fait subir ses effets ordinaires aux diaphragmes délicats. Sir Arthur devient extrêmement sentimental, et le photographe d’une humeur aussi noire que sa chambre obscure.

La famille du commandant d’Oscarsborg (Christiana) (voy. p. 162). — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Heureusement nous arrivons près d’Arendal où le prince est attendu pour dîner ; les côtes, en se rapprochant, prennent un aspect plus gai ; des coups de canon de bienvenue achèvent de nous rendre à nous mêmes, et nous saluons dans le port et sur le rivage la multitude accourue au-devant du Victor, bâtiment du royal visiteur. Arendal, surnommée la Venise du Nord, est une charmante cité ; ses maisons, s’étendant d’abord sur le rivage, ont cherché place ensuite sur des rochers en partie décorés de verdure et d’arbres fruitiers ; les rues longent des canaux couverts de navires et de barques. Ses habitants, au nombre de quatre mille, avaient voulu fêter dignement leur prince par un dîner dont les matériaux venaient directement de Bergen. Quant à l’animation de la fête, jugez-en par le détail suivant : Le président du festin, vieillard à cheveux blancs, proposait des toasts ; après chaque santé, les convives poussaient trois hourras, puis battaient douze fois des mains en cadence avec un ensemble remarquable, après quoi on poussait trois nouveaux hourras, et on rebattait douze fois des mains, et ainsi de suite à six reprises successives.

Ainsi que toutes les villes de la côte, Arendal vit de son commerce de bois et de poissons. Nous la quittâmes pour mouiller le même soir à Christiansand, résidence du gouvernement de la province et de l’évêque du district ; on y compte dix mille habitants. Une frégate hollandaise à vapeur, le Mirapi, portant à son bord le jeune prince d’Orange, stationnait dans le port ; l’équipage, composé en grande partie de nègres, perchait sur les haubans et brillait aux derniers rayons du soleil comme une bande de choucas sur un toit de zinc.

Le lendemain matin, dès l’aurore, je me rendis à terre accompagné de notre petit photographe, M. Thomson, artiste dont l’intelligence et la machine demandent également à être dirigées. Nous nous rendîmes à l’église de la ville ombragée par un pin quatre fois séculaire, que