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pipe d’écume brute, d’une forme extrêmement primitive, et chacun voulut nous souhaiter la bienvenue le verre à la main. L’usage veut qu’on vide son verre avec chaque nouveau buveur ; or, le punch de notre artilleur était de force à faire flageoler des mollets aussi robustes que les siens, et les rasades se renouvelaient si souvent que nous nous hâtâmes de quitter notre hôte pendant que nous pouvions encore le faire avec dignité.

Outre ces fortifications, la capitale de la Norvége a pour défenses naturelles tout un archipel de petits îlots ou rochers qui nous présentaient aux derniers rayons du soleil les contours les plus fantastiques. Notre petit Run, conduit par un pilote de la contrée, se faufilait comme un serpent entre tous ces écueils, tantôt hérissés de pointes comme le Spitzberg, tantôt gracieux de lignes comme l’île de Capri. Ces îles se succédant sans cesse forment comme une série de coulisses de granit et cachent Christiania jusqu’au dernier moment. Tout à coup on se trouve dans le port, et le coup d’œil est vraiment saisissant.

Située en amphithéâtre et baignant ses pieds dans la mer, la ville est dominée par de hautes montagnes qui se dressent derrière elle. On est frappé de l’aspect calme et doux du paysage ; les lignes en sont arrondies, les couleurs vives et d’une fraîcheur extrême. Jusqu’au sommet des montagnes les plus élevées, l’œil ne découvre que des bois, des champs et des prairies, parsemés d’innombrables chalets. Pas un rocher qui vienne répondre à l’idée d’âpreté et de vie sauvage qu’éveille le seul nom de Norvége. Toute la partie méridionale du pays présente, en général, ce caractère agreste particulier au Jura et aux montagnes du midi de l’Allemagne ; ce n’est qu’à partir du Sognefjord que la nature alpestre commence.

Loin de nous plaindre de notre désillusion, ce fut avec bonheur que nous débarquâmes sur ce sol champêtre pour en parcourir à loisir les riants coteaux. Un paysagiste de la grande école en trouverait sans doute les tons bien crus, les lignes trop peu accusées ; des prairies couleur terre de Sienne brûlée, des arbres asphalte feraient peut-être mieux dans un tableau, mais pour des marins grillés par le soleil sur une frêle embarcation, plus la rive ou ils débarquent est verte, plus il y a de fleurs dans les prairies et de fruits sur les arbres, plus le paysage leur paraît séduisant.

Hors sa situation remarquable et ses riants environs, Christiania n’offre que peu d’intérêt au voyageur. L’architecture de la ville n’a aucun cachet particulier. Il semble que l’art impuissant à lutter avec la nature ait voulu s’effacer modestement. Le seul monument public intéressant est le château royal, qui, malgré son air de caserne et son style bâtard, a pourtant, grâce à ses grandes proportions et à sa position sur une colline qui domine toute la ville, un aspect très-imposant. Des fenêtres de l’appartement royal, la vue est splendide. L’université est d’un style sévère qui convient assez bien à un sanctuaire de la science. On y fait des études sérieuses, et plusieurs de ses professeurs jouissent d’une réputation européenne ; l’astronome Hanstein est une vraie célébrité ; vieillard doux et modeste comme toutes les natures contemplatives, il avoue, à la fin d’une carrière entièrement vouée à l’étude des astres, qu’il sait bien peu de choses. Sveigaard, les deux Munck, l’un historien, l’autre poëte, ont aussi jeté sur l’université de Christiania l’éclat de leurs œuvres fort estimées dans le Nord. Les rues de la capitale sont en été presque désertes.

Les gros marchands de bois et les employés qui forment l’aristocratie du pays depuis que la noblesse y est abolie, quittent à la belle saison leurs humbles palais d’hiver pour s’établir dans leurs maisons de campagne autour de la ville. On donne ici aux villas le nom général de Loccke, qui signifie bonheur ; le propriétaire y ajoute son nom pour distinguer son bonheur de celui de son voisin. Chaque habitant bien posé a ainsi son bonheur, soit sur le versant de la montagne d’Aker avec pignon, soit au bord du golfe. Ici, le bonheur splendide de M. Thorvald dans le genre suisse ; là, le bonheur italien de M. Thomas ; plus loin le bonheur de la belle Mme de L…, bonheur plus modeste, caché sous la charmille. De l’autre côté du détroit, Oscarshall, le bonheur royal, petit château moyen âge à tourelles, perché sur un rocher à pic ; c’est une fantaisie artistique du bon roi Oscar, qui affectionnait singulièrement ce bonheur de sa propre création, et qui s’était plu à en faire un petit musée où sont représentées toutes les célébrités norvégiennes. C’est sur les panneaux du salon d’Oscarshall que Tidemand, le Greuze du Nord, a peint l’histoire d’un paysan norvégien depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Cette série de touchants épisodes vous initie d’une manière charmante aux mœurs de cette contrée primitive. Les paysagistes, Dahl, Frick et Gude ont retracé sur de grandes toiles les sites les plus pittoresques de leur beau pays.

On trouve en Norvége peu de différence dans les mœurs et usages des diverses classes de la société. À proprement parler, c’est le paysan qui joue le rôle principal dans les affaires du pays ; la Diète, démocratique par excellence, impose assez brutalement sa volonté, mais en somme elle vote généreusement les fonds nécessaires aux progrès matériels du pays. Le Norvégien est d’un caractère rude, ombrageux, mais solide. Son hospitalité est proverbiale. Une chose frappante est le peu de sociabilité qui existe entre les deux sexes. On se marie de bonne heure, ordinairement avant vingt-cinq ans ; l’épouse est tout à son cercle intérieur ; son rôle de jolie femme, qui, en France, ne commence qu’à cette époque, cesse ici à peu près avec le mariage. Le mari jouit seul de son trésor, et s’en trouve bien. Dans les réunions où je fus admis pendant mon voyage, les deux sexes se séparaient immédiatement après le dîner ; les hommes allumaient leur cigare et s’en allaient en chaloupe, les dames restaient au salon. À dix heures du soir on se réunissait de nouveau pour souper, et chacun s’en retournait chez soi satisfait. À part quelques bals, qui ressemblent à ceux de tous les pays, je n’ai guère vu