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admiré le cours impétueux en sortant de Sabandja. Il est toujours rapide, mais moins bruyant et moins tourmenté que dans la montagne ; la plaine qu’il arrose est couverte de rizières au milieu desquelles nous campons.

Malheureusement nous sommes à chaque instant assaillis par d’innombrables moustiques. Aussi, le matin, maussades, harassés, couverts de piqûres, nous sommes debout au point du jour, et nous nous empressons de reprendre notre route. Le chemin que nous suivons nous conduit bientôt à Ghel-Ara. Là, plus de maisons véritables, mais des sortes de boîtes carrées, de la hauteur d’un homme, à peine façonnées, sans mortier, au moyen de pierres grossièrement superposées et recouvertes de terre en guise de toit. Confinées dans ces misérables réduits, étrangères à tout progrès, ignorant même ce qui se passe dans les villages voisins, des générations entières naissent et meurent sans avoir vécu, car elles n’ont jamais connu que la vie matérielle.

Quelques heures après avoir quitté Ghel-Ara, nous retrouvons encore le Sangarius. Une tente est dressée sur la rive : quelques indigènes, hommes et femmes, accroupis à terre, regardent silencieusement couler l’eau. Nos Turcs semblent tellement absorbés dans leur muette contemplation que notre arrivée ne peut les en arracher ; cependant, comme nous avons besoin de renseignements, nous nous décidons à les déranger pour leur demander le nom du village que nous apercevons sur l’autre rive. Ils nous apprennent que c’est Kapoulou-Kamman, et rentrent dans leur silencieuse immobilité que nous nous gardons de troubler davantage.


Plantes : le tchinnguel-chakesey[1] et le ghuidjir — Une eau thermale qui mérite trop son nom. — Seraï-Keni. — Aren. — La ferme de Tchifflich-Bitchir. — Utilité des échafaudages.

Kapoulou-Kamman est un petit village à maisons de terre, bâti sur un mamelon granitique qui domine le cours du Sangarius. Le gypse, que l’on rencontre partout depuis Bey-Bazar en couches de dix mètres d’épaisseur en moyenne, cesse tout à coup pour faire place à un territoire sablonneux. Au milieu de ces sables, dans les champs cultivés comme dans les lieux incultes, croît en abondance une plante dont le produit, appelé tchinnguel-chakesey, attire notre attention.

Tombeau grec servant de fontaine, à Sivri-Hissar. — Dessin de Pelcoq d’après J. E. Dauzats.

Le tchinnguel-chakesey est une espèce de caoutchouc en lames minces d’un demi-millimètre, repliées sur les bords, arrondies, opaques, d’un diamètre de trois centimètres et demi. La couleur est d’un blanc jaunâtre ; son élasticité n’est qu’incomplète et ne s’augmente pas par la chaleur. Le tchinnguel de Kapoulou-Kamman n’est employé que comme masticatoire ; à Malatia, dans le Kurdistan, un produit de même nature et portant le même nom est cultivé comme aliment. Les Kurdes mangent les tiges dépourvues de leur enveloppe corticale, et en même temps, au point de section de ces tiges près de la racine, ils récoltent le suc qui, épaissi à l’air, donne le tchinnguel.

L’Asie Mineure produit encore une autre substance élastique qui peut également servir d’aliment ; c’est le ghuidjir ; et nous l’avons rencontré, dès le début de notre voyage, dans la magnifique vallée qui débouche sur le golfe d’Ismeth. La plante d’où on le tire abonde dans les lieux humides, dans les haies qu’elle drape de ses feuilles larges, brillantes et d’un vert magnifique. Les Turcs mangent les jeunes pousses cuites à l’eau et assaisonnées au vinaigre.

Le ghuidjir fournit d’excellent mastic et de bon vernis. On le vend en masses brunes de la grosseur d’une petite noix, présentant à la surface des sillons qui indiquent que ces masses ont été repliées plusieurs fois sur elles-mêmes. Des marchands ambulants le colportent de harem en harem. Les femmes turques l’achètent au prix élevé de trois piastres (soixante centimes) le drachme (trois grammes), pour le mélanger à leur masticatoire favori, la résine-mastic, qu’il empêche d’écraser sous la dent.

Tout en étudiant les plantes du pays, j’observe le pays lui-même ; on nous apprend que Kapoulou-Kamman est renommé dans la contrée à cause d’une eau thermale qui sort d’une caverne entre les rochers, à quelques pas du Sangarius. On y vient dans la belle saison prendre des bains doués, dit-on, de propriétés merveilleuses.

Une fissure du rocher forme une porte naturelle qui nous permet d’entrer dans la caverne : à l’intérieur, la chaleur est suffocante et l’obscurité presque complète. Ce n’est qu’au bout d’un moment que nous pouvons dis-

  1. La véritable orthographe est tchinnguel-sakesey, nous avons cru devoir remplacer l’s par le ch, pour mieux indiquer la prononciation.