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me suivaient, je comprenais très-bien les coups de pierre qui appuyaient les injures. Je rentrai assez ému dans l’intention de prendre mon revolver ; mais quand cette ébullition me fut passée, je compris qu’il serait odieux de tuer deux ou trois braves gens pour le plaisir d’apprendre à la postérité, sur papier de Chine, que les rues d’El Gherf sont presque aussi tortueuses que celles de l’ancien Paris. Par la même raison, je refusai le gendarme que m’offrit, pour continuer l’opération, le gouverneur des deux villes.

El Gherf a été soumise par les Turcs il y a deux ou trois siècles, et les conquérants n’ont laissé aux anciens émirs qu’un titre nominal. J’ai vu l’émir actuel, Othman, grand vieillard à figure rusée, dont le fils, Ghelany, a reçu du gouvernement turc le titre de bey et le fez d’investiture, avec les onctions de commissaire de police de la ville. Ce sont ses fonctions avouées, mais, en réalité, il est l’espion des Turcs et les tient fort au courant de tout ce qui peut les intéresser. J’ajouterai que la fraction de tribu qui peuple El Gherf fait partie de la nation des Hadharba, l’une des plus importantes de la Nubie, et qui se rattache à la grande famille des Bicharys.

Bords de l’Altara ou Tacazé. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Guillaume Lejean.


Le désert nubien. — Un voleur. — Vallée de Langay. — Arrivée au Taka.

Le 13 mars, je quittai Souakin à dos de chameau, avec une caravane conduite par un neveu du cheik des Amara, nommé Haçab-Allah, beau jeune homme qui joignait à sa qualité de prince du désert le titre plus prosaïque, mais plus lucratif, de courrier des postes égyptiennes. J’avais pour compagnon de voyage un mécanicien français, nommé Pascal J…, qui allait offrir ses services comme fondeur de canons au fameux Théodore ier d’Abyssinie. C’était, du reste, un excellent homme, d’une grande obligeance, possédant ce don précieux de nos ouvriers d’être bon à tout faire, et qui se chargea, dès l’abord, de notre cuisine commune, ce qui n’est pas à dédaigner au désert.

C’était, en effet, un désert des mieux caractérisés que j’allais avoir à traverser de la mer Rouge au Nil, à l’exception de quelques oasis dont je parlerai en leur lieu. Nous voyageâmes deux jours sur un terrain plat, couvert de buissons et de quelques arbres rabougris, après lequel nous atteignîmes le pied des montagnes qui terminent à l’orient le plateau nubien. Les monts qui ne se montraient d’abord que sur la droite, finirent par émerger de la brume sur notre gauche, et par se rapprocher de manière à former un col assez évasé qui nous mena à une gorge de l’aspect le plus pittoresque. Je m’attendais, sur la foi de M. Ch. Didier, à trouver des eaux courantes, que des bouquets de cocotiers semblaient nous promettre : ils n’indiquaient malheureusement que des chor ou r’or (prononcez hor fortement aspiré), magni-