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de granit verdis par les lichens ; tels apparaissent à peu près tous ces petits asiles de verdure.

Après deux heures d’une ascension pénible et fatigante nous arrivâmes au monastère.

Canoubin est, comme on sait, la demeure habituelle du patriarche et le siége de la religion maronite ; son nom vient du mot grec latinisé Cænobium, qui veut dire le monastère par excellence.

C’est un bâtiment assez irrégulier, qui n’est à proprement parler ni un couvent, ni une mosquée. Taillé en partie dans le rocher sur lequel il est bâti, il n’a de pittoresque que son emplacement. L’église dédiée à la Vierge sous le titre de Sainte-Marie de Canoubin, est toute petite et manque complétement de caractère et de goût. Le reste consiste en cellules pour les religieux et en salles communes, y compris l’appartement du patriarche.

Les terres qui environnent le monastère et qui paraissent assez bien cultivées appartiennent à la communauté.

La règle de l’ordre est celle de saint Basile, qui est pour les Orientaux ce que saint Benoît est pour les Occidentaux ; seulement ils y ont fait quelques modifications relatives à leur position ; la cour de Rome les a sanctionnées. Ils ont chaque jour sept heures de prière à l’église et personne n’en est dispensé ; ils se lèvent à quatre heures du matin, se couchent à neuf du soir et font perpétuellement maigre.

On voit que leur condition est bien plus dure que celle des moines d’Europe.

Le costume de ces religieux est d’une grande simplicité ; il consiste en une méchante robe de coton qui leur sert de chemise, et une robe de dessus en bure brune si épaisse qu’elle pourrait se tenir debout sans faire un pli ; ils portent les cheveux assez longs, contre l’usage du pays, la tête est recouverte d’un petit capuchon en laine noire et les pieds nus chaussés de babouches noires.

Nous mourions de faim ; aussi fîmes-nous une assez triste mine, M. VVood et moi, lorsqu’un brave religieux nous apporta d’un air satisfait un plat d’œufs, des olives en saumure et quelques grappes de raisin ; l’estomac britannique et protestant de mon compagnon se révoltait surtout à l’aspect de ce mince festin. Heureusement le pain était fort bon, et nous l’arrosâmes fréquemment d’un excellent vin, produit des vignes du couvent, ce qui nous réconcilia avec notre maigre dîner.

Après le repas les religieux étant venus nous tenir compagnie, j’en profitai pour les questionner sur les curiosités qui environnent le monastère. Elles se réduisent à quelques grottes creusées par la nature dans les rochers et qui ont été peuplées par des solitaires, comme celles de la vallée du Nahr el Kadicha. La plus intéressante est aussi la plus rapprochée ; c’est la grotte de sainte Marine, vierge, que nous allâmes visiter sous la conduite d’un religieux. Elle est, ainsi que les autres, creusée dans le roc ; on y arrive par un chemin assez commode ; sur le devant règne une espèce de terrasse fermée par une haie et de laquelle on voit le fond du vallon. Autrefois on y disait la messe chaque jour, et le religieux nous montra un petit tambour en maçonnerie qui servait à renfermer les vases sacrés.

La légende suivante nous fut ensuite racontée par notre cicerone sur les lieux mêmes, et je la rapporte à peu près dans sa primitive simplicité :

« Sainte Marine, native de Calmont, village du Liban, fut conduite par ses parents, étant encore fort jeune, en pèlerinage au monastère de Canoubin, où elle fut si touchée de la vie austère et des vertus des religieux de ce temps, qu’elle pria avec instance qu’on la laissât vivre dans ce saint lieu : ce dessein eut beau paraître extraordinaire, il fallut lui permettre de se déguiser et d’aller demander l’habit religieux. L’abbé le lui donna, la commit au soin des troupeaux et ensuite à la culture des terres du couvent. Son zèle fut alors mis à une grande épreuve. Une fille de mauvaise vie étant accouchée d’un garçon, le vint porter au monastère, accusant le frère Marin d’en être le père ; la sainte, loin de se justifier, se tint dans un humble silence qui fut pris pour un aveu de son crime prétendu. L’abbé furieux la chassa d’abord de la maison, et, entre autres peines, la chargea de la nourriture et de l’éducation de cet enfant. Ce fut dans cette grotte qu’elle le porta et qu’elle fit le reste de sa vie une pénitence extraordinaire pour le péché de son prochain. On ne connut son innocence qu’après sa mort, ce qui causa à tout le monde une grande admiration pour les mérites de la sainte femme. »

En retournant au monastère on nous fit remarquer une fontaine d’eau glacée qui, dit-on, a la propriété de donner la fièvre à ceux qui y trempent les mains : nous ne jugeâmes pas à propos d’en faire l’essai.


De Canoubin aux Cèdres.

Nous partîmes dans la journée du monastère et nous nous engageâmes dans la montagne, laissant Canoubin sur notre gauche. Nous revîmes le Nahr el Kadicha que nous traversâmes une dernière fois, nous dirigeant vers le couvent de Mar Elicha que nos guides nous assurèrent être un lieu de repos pour les voyageurs allant aux Cèdres par Becharray. En effet, nous commencions à en apercevoir les murs à travers un épais rideau de cyprès, lorsqu’un bruit insolite nous fit retourner la tête, et nous aperçûmes avec surprise un once[1] énorme à quelques pas de nous. M. Wood lui envoya précipitamment deux coups de son revolver, mais le mouvement de sa monture l’empêchant d’ajuster son coup, il le manqua, et nous perdîmes bientôt l’animal de vue.

Cette rencontre me remit en mémoire les puériles terreurs de M. de La Roque, dont j’avais lu quelque temps auparavant le fastidieux voyage, et qui sans doute a confondu cette bête assez innocente avec les tigres qui l’effrayaient si fort.

Nous arrivâmes au couvent sans autre aventure. Il est habité moitié par des carmes déchaussés, moitié par des moines de l’institut de Canoubin ; ce furent ces der-

  1. Espèce du genre chat, voisine du jaguar.